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Les personnages : Mercure, Byrphanes, Curtalius, L’Hôtesse.

 

MERCURE

Il est bien vrai qu’il m’a commandé que je lui fasse relier ce livre à neuf, mais je ne sais pas s’il le veut relié avec des planchettes de bois ou de papier. Il ne m’a pas dit s’il le veut couvert de veau ou de velours. Je ne sais pas non plus s’il souhaite que je le fasse dorer et que je fasse changer les fers et les clous selon la mode actuelle. J’ai très peur que le livre ne soit pas relié à son goût. Il me met tant de pression et me donne tant de choses à faire d’un coup que j’en oublie l’une pour l’autre! En plus, Vénus m’a commandé de dire je ne sais plus quoi aux jouvencelles de Chypre au sujet de leur beau teint. Et Junon m’a chargé en passant de lui apporter quelque dorure, collier ou ceinture à la mode, si j’en trouve là-bas. Et je sais bien que Pallas me demandera si les poètes ont fait quelque chose de nouveau. Puis il me faut emmener à Charon 37 âmes de coquins qui sont morts de langueur aujourd’hui dans les rues, 13 qui se sont entretués dans les cabarets, sans compter les 18 au bordel, ainsi que les 8 petits enfants que les vestales ont étouffés et les 5 druides qui se sont laissés mourir de folie et de rage. Quand donc aurai-je réussi à faire toutes ces commissions?

Où relie-t-on le mieux? À Athènes, en Allemagne, à Venise ou à Rome? Il semble que c’est à Athènes. Il vaut mieux que j’y descende. Je passerai par la rue des Orfèvres et la rue des Merciers où je verrai s’il n’y a pas quelque chose pour ma dame Junon. Puis, de là, j’irai chez les libraires chercher quelque chose de nouveau pour Pallas. Or, il importe surtout de m’assurer qu’on ne sache pas de quelle maison je suis, car, si les Athéniens surchargent les choses deux fois ce qu’elles valent aux autres, ils voudraient me les vendre quatre fois le double du prix!

BYRPHANES

Que regardes-tu là mon compagnon?

CURTALIUS

Ce que je regarde? Je vois maintenant ce que j’ai tant de fois trouvé écrit et que je ne pouvais croire.

BYRPHANES

Et que diable est-ce?

CURTALIUS

C’est Mercure, le messager des Dieux que j’ai vu descendre du ciel en terre!

BYRPHANES

Ô quelle rêverie… Il semble que tu as eu là un rêve éveillé. Allons boire, et ne pense plus à de telles vaines illusions.

CURTALIUS

Par le corbieu, il n’y a rien de plus vrai, ce n’est pas une blague : il s’est posé là, et je crois qu’il passera tantôt par ici. Attendons un petit peu. Tiens, le vois-tu là?

BYRPHANES

Il n’en manque plus beaucoup pour que je croie ce que tu me dis vu que je le vois de mes propres yeux. Pardieu, voilà un homme accoutré comme les poètes nous décrivent Mercure. Je ne sais plus comment faire pour ne pas croire que c’est bien lui!

CURTALIUS

Tais-toi. Voyons un peu ce qu’il adviendra. Il vient droit vers nous.

MERCURE

Dieu vous garde, compagnons. Vend-on du bon vin ici? Corbieu, j’ai une grande soif.

CURTALIUS

Monsieur, je pense qu’il n’y a pas de meilleur vin dans tout Athènes.
Et puis, monsieur, quelles sont les nouvelles?

MERCURE

Par mon âme, je n’en connais aucune. Je viens ici pour en apprendre.
Hôtesse! Faites venir du vin s’il vous plaît.

CURTALIUS (à Byrphanes)

Je t’assure que c’est Mercure et personne d’autre. Je le reconnais à son maintien. Et voilà quelque chose qu’il a apporté des cieux. Si nous valons quelque chose, nous découvrirons ce que c’est et le lui déroberons, tu peux me croire!

BYRPHANES

Ce serait pour nous une grande vertu et une gloire de voler non seulement un voleur, mais l’auteur de tous les vols, tel qu’il est!

CURTALIUS

Il laissera son paquet sur ce lit et s’en ira tantôt partout dans l’auberge pour voir s’il ne trouvera rien de laissé à découvert afin de s’en emparer et de le mettre dans sa poche. Pendant ce temps, nous verrons ce qu’il porte là.

BYRPHANES

Tu ne saurais mieux dire!

MERCURE

Le vin est-il arrivé? Compagnons, allons là dans cette pièce y goûter.

CURTALIUS

Nous allions arrêter de boire. Toutefois, monsieur, nous serons contents de vous tenir compagnie et de boire encore avec vous.

MERCURE

Or, messieurs, en attendant que le vin arrive, je vais aller m’amuser un peu. Pendant ce temps, faites rincer des verres et apporter quelque chose à manger.

CURTALIUS (à Byrphanes)

Le vois-tu là, le coquin? Je connais ses façons de faire. Je veux qu’on me pende s’il revient avant d’avoir fouillé tous les recoins de l’auberge et fait main basse sur quelque chose de quelque façon que ce soit. Je t’assure bien qu’il ne reviendra pas de sitôt. Voyons pendant ce temps ce qu’il a ici et dérobons-le-lui aussi si nous le pouvons…

BYRPHANES

Dépêchons-nous donc pour qu’il ne nous prenne pas sur le fait.

CURTALIUS

Regarde ici, un livre.

BYRPHANES

Quel livre est-ce?

CURTALIUS (lit le titre en latin)

Ce livre contient :

  • La chronique des choses mémorables accomplies par Jupiter avant même qu’il existe.
  • Le registre des destins, c’est-à-dire le déroulement certain des événements à venir.
  • Le catalogue des héros immortels qui auront une vie éternelle aux côtés de Jupiter.

Vertubieu! Voici un beau livre, mon compagnon. Je crois qu’il ne s’en vend pas de semblable dans tout Athènes!
Sais-tu ce que nous ferons? Nous avons là un livre qui est du même volume et tout aussi grand. Va le chercher, puis mettons-le dans son sac au lieu de celui-ci et refermons le sac comme il était avant. Il ne s’en doutera jamais.

BYRPHANES

Par le corbieu, nous sommes riches : nous trouverons bien un libraire qui nous donnera dix mille écus la copie! C’est le livre de Jupiter que Mercure est venu faire relier, je pense, car il tombe tout en morceaux de vieillesse.
Tiens, voilà ce livre dont tu parlais qui ne vaut guère mieux. Je te jure qu’à les voir, il n’y a pas une grande différence entre l’un et l’autre.

CURTALIUS

Voilà qui va bien. Le paquet est tout pareil comme il était. Il ne s’en apercevra pas.

MERCURE (de retour)

Allons, buvons compagnons! Je viens de visiter le présent logis qui me semble bien beau.

BYRPHANES

Le logis est beau, monsieur, pour ce qu’il contient.

MERCURE

Et puis, que dit-on de nouveau?

CURTALIUS

Nous n’en savons rien, monsieur, à moins d’en apprendre de vous.

MERCURE

Bien, je bois à vous, messieurs.

BYRPHANES

Monsieur, bienvenue à vous. Nous allons vous imiter.

MERCURE

Quel est ce vin?

CURTALIUS

Un vin de Beaune.

MERCURE

Vin de Beaune? Corbieu, Jupiter ne boit pas de meilleur nectar!

BYRPHANES

Le vin est bon, mais il ne faut pas comparer le vin de ce monde au nectar de Jupiter.

MERCURE

Je renybieu, Jupiter ne se fait point servir de meilleur nectar.

CURTALIUS

Faites bien attention à ce que vous dites, car vous blasphémez grandement. Et je dis que vous n’êtes pas homme de bien si vous voulez soutenir cela, par le sambieu!

MERCURE

Mon ami, ne vous mettez pas tant en colère : j’ai goûté aux deux et je vous dis que celui-ci vaut mieux…

CURTALIUS

Monsieur, je ne me mets point en colère et je n’ai pas non plus bu de nectar comme vous dites avoir fait, mais nous croyons ce qu’il en est écrit et ce que l’on en dit. Vous ne devez point comparer un quelconque vin issu de ce monde au nectar de Jupiter! Vous ne seriez pas soutenu en cette cause.

MERCURE

Je ne sais comment vous le croyez, mais il en est ainsi, comme je vous le dis.

CURTALIUS

Je puisse mourir de mal mort, Monsieur (et pardonnez-moi s’il vous plaît), mais si vous voulez maintenir cette opinion, je vous ferai mettre dans un lieu où vous ne verrez pas vos pieds pendant trois mois tant pour cela que pour quelque chose d’autre que vous ne pensez pas que je sais!

(À Byrphanes : Écoute mon compagnon, il a dérobé je ne sais quoi là-haut dans la chambre, par le corbieu, il n’y a rien de plus vrai!)

Je ne sais qui vous êtes, mais ce n’est pas bien pour vous de tenir de tels propos. Vous pourriez bien vous en repentir, ainsi que d’une autre chose que vous avez faite il n’y a pas longtemps. Sortez d’ici rapidement, par la morbieu, car si je sors avant vous, ce sera à vos dépens! Je vous amènerai des gens de telle nature qu’il vaudrait mieux que vous ayez affaire à tous les diables de l’enfer qu’au moindre d’entre eux…

BYRPHANES

Monsieur, il dit vrai : vous ne devez pas ainsi vilainement blasphémer. Et ne mettez votre confiance en mon compagnon qu’avec précaution. Par le corbieu, il ne vous promet rien qu’il ne fera pas si vous lui échauffez un peu le poil!

MERCURE

C’est pitoyable d’avoir affaire aux hommes. Que le grand diable ait part à l’heure où mon père Jupiter me donna la tâche de trafiquer et de converser avec les humains!

Hôtesse, tenez, payez-vous. Prenez-là ce qu’il vous faut.
Eh bien, êtes-vous contente?

L’HÔTESSE

Oui, monsieur.

MERCURE

Madame, venez que je vous dise un mot à l’oreille, s’il vous plaît. Savez-vous comment s’appellent les deux compagnons qui ont bu avec moi là-bas?

L’HÔTESSE

L’un s’appelle Byrphanes et l’autre, Curtalius.

MERCURE

C’est assez. À Dieu, madame! Mais, pour le plaisir que vous m’avez fait tant de m’avoir donné du si bon vin que de m’avoir dit le nom de ces méchants, je vous promets et assure que votre vie sera allongée de cinquante ans, en bonne santé et joyeuse liberté, bien au-delà de l’institution et de l’ordonnance de mes cousines, les Destinées.

L’HÔTESSE

Vous me promettez des merveilles, monsieur, pour un rien. Mais je ne peux le croire parce que je suis bien sûre que cela ne pourrait jamais advenir. Je crois que vous le voudriez bien, et moi aussi, car je serais bien heureuse de vivre si longuement en cet état que vous me dites. Mais il n’en sera rien pourtant.

MERCURE

C’est ce que vous dites? Ah! Vous en riez et vous vous en moquez? Non, vous ne vivrez vraiment pas tant alors et vous serez toute la durée de votre vie en servitude et malade toutes les lunes jusqu’au sang! Or, je vois bien que la méchanceté des femmes dépassera celle des hommes. Certainement, il n’en sera rien puisque vous n’avez pas voulu me croire. Vous n’aurez jamais d’autre hôte (quelque plaisir que vous lui ayez fait) qui vous paie de si riches promesses!

Voilà de dangereux brigands. Tudieu, je n’ai jamais eu une plus grande peur, car je crois qu’ils m’ont bien vu prendre cette petite image d’argent qui était sur le buffet en haut et que j’ai dérobée pour en faire présent à mon cousin Ganymède qui me donne toujours ce qui reste dans la coupe de Jupiter après qu’il ait pris son nectar. C’était ce dont ils parlaient ensemble. S’ils m’eussent pris une seule fois, j’en aurais été déshonoré, moi et toute ma lignée céleste! Mais si jamais ils me tombent entre les mains, je recommanderai à Charon qu’il les fasse un peu attendre sur le rivage et qu’il ne les fasse pas passer avant trois mille ans. Et je vous jouerai encore un bon tour, messieurs Byrphanes et Curtalius, car, avant de rendre le livre d’immortalité­­  que je vais faire relier  à mon père Jupiter, j’en effacerai vos beaux noms si je les y trouve écrits et celui de votre belle hôtesse qui est si dédaigneuse qu’elle ne veut pas croire ni accepter qu’on lui fasse du bien.

CURTALIUS

Par mon âme, nous lui en avons bien fait croire! C’est ainsi qu’il fallait faire, Byrphanes, afin de le faire quitter la place. C’est Mercure lui-même sans aucun doute.

BYRPHANES

C’est lui, personne d’autre, vraiment! Voilà le plus heureux vol qui fut jamais fait, car nous avons dérobé le prince et patron des voleurs, ce qui est un acte digne de mémoire immortelle et nous avons recouvré un livre dont il n’y a point de semblable au monde!

CURTALIUS

La supercherie est bonne, vu qu’au lieu de son livre, nous lui en avons mis un qui parle de bien d’autres matières… Je ne crains qu’une chose : c’est que si Jupiter le voit et qu’il trouve son livre perdu, il ne foudroie et abîme tout ce pauvre monde ici  qui n’a rien à y voir!  pour la punition de notre forfait. Il ne s’en faudrait pas de beaucoup, car il est assez tempétueux quand il s’y met. Mais je te dirai ce que nous ferons : étant donné que je pense qu’il n’y a rien qui est contenu dans ce livre qui ne se réalise et qu’il n’y a rien qui se réalise qui n’y est contenu, nous regarderons si notre vol n’y est pas prédit et pronostiqué, et s’il ne dit pas que nous le rendrons un jour, de manière à ce que nous soyons plus assurés du fait.

BYRPHANES

Si notre vol y est, nous le trouverons en cet endroit dont le titre est Faits et événements de l’année

CURTALIUS

Attention! Cache ce livre, car j’entends Ardelio qui vient et qui voudrait le voir.
Nous le regarderons plus longuement une autre fois tout à loisir.

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