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Les personnages : Trigabus, Mercure, Rhetulus, Cubercus, Drarig.

 

TRIGABUS

Je puisse mourir, Mercure, si tu es autre chose qu’un abuseur! Peu m’importe que tu sois trois fois fils de Jupiter, je te le dis, tu es un rusé valet. Te souviens-tu du bon tour que tu as fait? Tu n’es jamais revenu ici depuis? Tu les as bien eus, nos rêveurs de philosophes!

MERCURE

Comment donc?

TRIGABUS

Comment? Mais quand tu leur as dit que tu avais la pierre philosophale et que tu leur as montré cette pierre pour laquelle ils sont encore en grande peine. Ils t’ont tant importuné avec leurs prières que, comme tu ne savais à qui la donner tout entière, tu en es venu à la briser et à la mettre en poudre, puis tu l’as répandue dans l’arène du théâtre où ils étaient en train de se disputer (comme ils en ont l’habitude!) afin que chacun d’entre eux en ait un petit peu. Tu leur as dit de bien chercher et que, s’ils réussissaient à récupérer une parcelle, aussi petite soit-elle, de cette pierre, ils feraient des merveilles : transmuteraient les métaux, rompraient les barres des portes ouvertes, guériraient ceux qui ne sont pas malades, interpréteraient le langage des oiseaux, obtiendraient facilement tout ce qu’ils voudraient des dieux… pourvu que ce soit une chose admise qui devait advenir comme la pluie après le beau temps, les fleurs et la vapeur du soleil couchant au printemps, la chaleur et la poussière en été, les fruits en automne, le froid et la boue en hiver, bref qu’ils pourraient faire toute chose et plusieurs autres encore! Vraiment, ils n’ont cessé depuis ce temps de fouiller et de remuer le sable du théâtre où ils s’imaginaient en trouver des pièces. C’est tout un passe-temps que de les voir examiner le sable. On dirait de petits enfants qui jouent à se jeter de la poudre aux yeux quand ils n’en viennent pas à se battre!

MERCURE

Eh bien, n’y en a-t-il pas un qui en ait trouvé quelque pièce?

TRIGABUS

Pas un seul, de par le diable! Mais il n’y en a pas un qui ne se vante pas d’en avoir une grande quantité, tellement que si tout ce qu’ils en montrent était recueilli ensemble, cette pierre serait dix fois plus grosse que la pierre tout entière!

MERCURE

Il se pourrait bien qu’à la place des pièces de cette pierre philosophale, ils aient choisi du sable dans le sable lui-même. Et il n’y aurait pas beaucoup à faire, car il est bien difficile de distinguer les morceaux de la pierre des grains de sable étant donné qu’il n’y a comme pas de différence.

TRIGABUS

Je ne sais pas, mais j’en ai vu plusieurs affirmer qu’ils en avaient trouvé de la vraie, puis se mettre à douter peu après si c’en était vraiment et, finalement, jeter là toutes les pièces qu’ils en avaient pour se mettre à en chercher d’autres. Puis de nouveau, après en avoir bien ramassé, ils ne pouvaient assurer ni persuader que c’en était vraiment, tellement que jamais on n’a vu un tel jeu, de si plaisants ébats, ni une si noble comédie que celle-ci. Corbieu! Tu nous les as bien mis au travail, nos veaux de philosophes!

MERCURE

N’est-ce pas?

TRIGABUS

Sambieu! Je voudrais que tu aies vu un peu le divertissement, comment ils se battent entre eux par terre et comment ils s’ôtent des mains l’un de l’autre les miettes de sable qu’ils trouvent, comment ils grimacent quand ils viennent à comparer ce qu’ils en ont trouvé. L’un se vante qu’il en a plus que son compagnon, l’autre lui dit que ce n’est pas de la vraie. L’un veut enseigner aux autres comment il faut faire pour en trouver même s’il ne peut en trouver lui-même. L’autre lui répond qu’il le sait aussi bien et même mieux que lui. L’un dit que, pour en trouver, il faut se vêtir en rouge et vert. L’autre dit qu’il vaudrait mieux être vêtu de jaune et de bleu. L’un est d’avis qu’il ne faut manger que six fois par jour avec une certaine diète. L’autre soutient que coucher avec les femmes n’est pas bon. L’un dit qu’il faut au contraire se faire aller la chandelle, et ce, même en plein jour! L’autre dit le contraire. Ils crient, ils se démènent, ils s’injurient et Dieu sait les procès criminels qui en résultent tellement qu’il n’y a cour, rue, temple, fontaine, four, moulin, place, cabaret, ni bordel qui ne soient plein de leurs paroles, bavardages, disputes, sectes et envies! Et il y en a certains d’entre eux qui sont si arrogants et opiniâtres que, étant donné la grande conviction qu’ils ont que le sable choisi par eux est de la vraie pierre philosophale, promettent de rendre raison et de juger de tout : des cieux, des Champs Élysées, du vice, de la vertu, de la vie, de la mort, de la paix, de la guerre, du passé, de l’avenir, de toutes choses et de plusieurs autres encore, tellement qu’il n’y a rien en ce monde sur quoi il ne faut qu’ils tiennent leurs propos, et ce, jusque sur les petits chiens des garces des druides et les poupées de leurs petits enfants. Il est bien vrai qu’il y en a quelques-uns, ai-je entendu dire, qui auraient, estime-t-on, trouvé de vraies pièces de la pierre, mais celles-ci n’ont aucune vertu ni propriété sinon qu’elles ont transformé des hommes en cigales qui ne font autre chose que de caqueter jusqu’à la mort, d’autres en perroquets injurieux ne comprenant pas ce qu’ils jargonnent et d’autres en ânes propres à porter de grosses charges et capables d’endurer nombre de coups de bâtons. Bref, c’est le plus beau passe-temps et la plus joyeuse risée que de considérer cette façon de faire que jamais l’on n’a vu et dont jamais l’on n’a entendu parler!

MERCURE

Vraiment?

TRIGABUS

Certainement, par le corbieu! Si tu ne veux pas me croire, viens, je t’emmènerai au théâtre où tu verras ce mystère et en riras tout ton saoul.

MERCURE

Très bien dit, allons-y! Mais j’ai bien peur qu’ils me reconnaissent…

TRIGABUS

Retire ta verge, tes talaires et ton chapeau. Ils ne te reconnaîtront jamais ainsi.

MERCURE

Non, non, je ferai bien mieux : je m’en vais changer mon visage en une autre forme. Regarde-moi bien le visage pour voir ce que je deviendrai.

TRIGABUS

Vertubieu! Qu’est donc ceci? Quel Protée ou Maître Gonin es-tu? Comment as-tu changé ainsi de visage? Alors que tu étais un beau jeune garçon, tu t’es fait devenir un vieillard tout gris! Ah! Je comprends maintenant d’où cela vient : c’est par le pouvoir des mots que je t’ai vu marmonner entre tes lèvres pendant ce temps. Mais, par le corbieu, il faut que tu m’en montres la science sinon tu ne seras pas mon ami! Je paierai tout ce que tu voudras. S’il advenait que je sache cela un jour et que je puisse prendre le visage que je voudrais, je ferai tant de choses qu’on parlera de moi! Je ne te laisserai jamais tant que tu ne me l’auras pas enseigné. Je te supplie, Mercure, mon ami, apprends-moi les paroles qu’il faut dire, afin que je tienne ce pouvoir de toi.

MERCURE

Vraiment, je le veux bien parce que tu es un bon compagnon. Je te l’enseignerai avant de te quitter. Allons d’abord aux arènes, puis je te le dirai après.

TRIGABUS

Bien, je me fie à ta parole! Vois-tu celui-là qui se promène si brusquement? Je voudrais que tu l’entendes un peu raisonner : tu ne vis jamais dans ta vie de plus amusant sot de philosophe. Il montre je ne sais quel petit grain de sable et jure, sur ses bons dieux, que c’est de la vraie pierre philosophale et même qu’elle serait venue de son cœur. Tiens, regarde là comment il tourne les yeux dans la tête? N’est-il pas content de sa personne? Vois-tu comment il n’estime rien au monde d’aussi valable que lui-même?

MERCURE

En voilà un autre qui n’est pas moins rébarbatif que lui. Approchons-nous un peu pour voir les mines qu’ils feront entre eux et entendre les propos qu’ils tiendront.

TRIGABUS

Bien dit!

RHETULUS

Vous avez beau chercher messieurs, c’est moi qui ai trouvé la fève du gâteau!

CUBERCUS

Mon ami, ne vous glorifiez pas tant. La pierre philosophale est de telle propriété qu’elle perd sa vertu si l’homme se vante trop après qu’il en a trouvé des pièces. Je pense bien que vous en avez, mais acceptez que les autres en cherchent et en aient aussi bien que vous si cela leur est possible. Mercure qui nous l’a donnée ne souhaite pas que nous usions de ces reproches entre nous, mais veut que nous nous entraimions les uns les autres comme des frères, car il ne nous a pas mis en quête d’une si noble et divine chose pour semer la discorde, mais plutôt la concorde. Toutefois, à ce que je vois, nous faisons tout le contraire!

RHETULUS

Vous avez beau dire, ce n’est que du sable tout ce que vous autres avez amassé.

DRARIG

Vous mentez par la gorge! En voilà une pièce qui est de la vraie pierre philosophale, meilleure que la vôtre.

RHETULUS

N’as-tu point honte de présenter cela pour de la pierre philosophale? N’es-tu pas capable de voir que ce n’est que du sable? Pfff, pfff! Laisse cela!

DRARIG

Pourquoi me l’as-tu fait échapper? Elle sera perdue! Que je puisse mourir de mal rage : si j’étais homme de guerre ou que j’avais une épée, je te tuerais tout raide sans jamais bouger de la place. Comment sera-t-il possible que je puisse la trouver maintenant? J’avais pris tant de peine à la chercher, et ce méchant, ce maudit abominable, me l’a fait perdre.

RHETULUS

Tu n’as pas perdu grand-chose, ne t’en fais pas.

DRARIG

Grand-chose? Il n’y a pas un trésor en ce monde pour lequel j’aurais voulu l’échanger. Que les Furies vengeresses puissent te tourmenter! Ô traître envieux que tu es, ne pouvais-tu me nuire autrement qu’en me faisant perdre en un moment tous mes labeurs depuis trente ans? Je m’en vengerai, aussi tard soit-il.

CUBERCUS

J’en ai quinze ou seize pièces parmi lesquelles je suis bien assuré qu’il y en a quatre (au moins) qui sont de la plus vraie qu’il soit possible de trouver.

TRIGABUS

Or, messieurs, dites-nous s’il vous plaît ce que vous autres philosophes cherchez autant tous les jours dans le sable de ce théâtre?

CUBERCUS

Pourquoi le demandez-vous? Ne savez-vous pas que nous cherchons des pièces de la pierre philosophale que Mercure a mis en poudre jadis et qu’il a répandu en ce lieu?

TRIGABUS

Et pour quoi faire voulez-vous ces pièces?

CUBERCUS

Pour quoi faire, bon dieu!  Pour transformer les métaux, pour faire tout ce que nous voudrions et obtenir tout ce que nous demanderions aux dieux.

MERCURE

Est-ce bien possible?

CUBERCUS

Si c’est possible? En doutez-vous?

MERCURE

Certainement j’en doute, car vous ­­– qui avez dit auparavant que vous aviez au moins quatre pièces de la vraie pierre – pourriez bien faire par le moyen d’une seule (si vous ne voulez pas toutes les employer) que votre compagnon puisse facilement récupérer la sienne, celle que l’autre lui a fait perdre, ce dont il est à demi enragé. Quant à moi qui n’ai point d’argent, je vous prierais volontiers que ce soit votre bon plaisir de me convertir en écus les quinze livres de monnaie (pas plus) que j’ai dans ma bourse. Vous n’auriez rien à y perdre : il ne vous en coûterait que votre bon vouloir ou votre parole, du moins si ces pièces que vous avez ont autant d’efficacité que vous le dites.

CUBERCUS

Je vous dirai, monsieur, qu’il ne faut pas le prendre ainsi : vous devez comprendre qu’il n’est plus possible que la pierre ait encore autant de vertu que jadis quand elle venait tout juste d’être brisée par Mercure parce qu’elle s’est tout éventée depuis le temps qu’il l’a répandue dans le théâtre. Et j’insiste sur un point : qu’il n’est jamais nécessaire qu’elle montre sa valeur même s’il s’avérait qu’elle l’avait encore, d’autant que Mercure peut lui soustraire et restituer sa vertu comme il lui plaît.

MERCURE

Il n’est jamais nécessaire d’en montrer la valeur, dites-vous? Et pourquoi donc vous cassez-vous la tête, les yeux et les reins à la chercher avec tant d’obstination?

RHETULUS

Non, non, ne dites pas cela, car la pierre est aussi vertueuse et puissante que jamais, et ce, malgré le fait qu’elle soit éventée comme vous dites. Si ce que vous en avez ne montre pas une quelconque vertu par son action et son effet, c’est bien là le signe que ce n’en est pas de la vraie! À l’égard de ce que j’en possède, je vous avertis bien que j’en fais ce que je veux, car non seulement je transmue les métaux comme l’or en plomb (euh… je veux dire le plomb en or), mais j’utilise aussi son pouvoir de transformation sur les hommes quand en transmuant leurs opinions, bien plus dures que tout métal, je les amène à vivre d’une autre façon : à ceux qui n’osaient auparavant même regarder les vestales, je fais trouver bon maintenant de coucher avec elles; ceux qui avaient l’habitude de s’habiller à la bohémienne, je les fais s’accoutrer à la turque; ceux qui allaient avant à cheval, je les fais trotter à pied; ceux qui avaient coutume de donner, je les contrains à demander. Et même que je fais bien mieux, car je fais parler de moi dans toute la Grèce, tellement qu’il y en a plusieurs qui soutiendront jusqu’à la mort envers et contre tous que j’ai de la vraie pierre! Et c’est sans compter plusieurs autres belles choses que je fais par le moyen de ses pièces qui seraient trop longues à raconter. Or donc, cher homme, que penses-tu donc maintenant de nos philosophes?

MERCURE

Il me semble qu’ils ne sont guère sages, monsieur, et vous non plus.

RHETULUS

Pour quelle raison?

MERCURE

De tant travailler et débattre pour trouver et choisir dans le sable de si petites pièces d’une pierre mise en poudre, et de perdre ainsi leur temps en ce monde sans rien faire d’autre que de chercher ce qu’il n’est pas, semble-t-il, possible de trouver et qui ne s’y trouve peut-être même pas! Et puis n’avez-vous pas dit que c’était Mercure qui l’avait brisée et répandue dans le théâtre?

RHETULUS

C’était Mercure en effet.

MERCURE

Ô pauvres gens! Vous fiez-vous vraiment à Mercure, le grand auteur de tout abus et de toute tromperie? Ne savez-vous pas qu’il n’est que paroles et que, par ses belles raisons et persuasions, il vous ferait prendre des vessies pour des lanternes et des poils d’airain pour des nuées? N’avez-vous pas songé qu’il vous a peut-être donné quelque pierre des champs ou même du sable, puis qu’il vous a fait croire que c’était de la pierre philosophale pour se moquer de vous et se divertir de vos travaux, comme des colères et des débats qu’il vous voit avoir quand vous croyez trouver cette chose qui n’est point?

RHETULUS

Ne dites pas cela, monsieur, car c’était de la pierre philosophale sans doute aucun : on en a trouvé des pièces et on l’a vu à certaines expériences.

MERCURE

Vous le dites, mais j’en doute, car il me semble que, si c’était vrai, vous feriez des choses bien plus merveilleuses vu les propriétés que vous dites qu’elle a. En tant que gens de bonne volonté que vous êtes, vous pourriez notamment faire devenir riches tous les pauvres ou, à tout le moins, leur faire avoir tout ce qui leur est nécessaire, sans qu’ils aient à mendier.

RHETULUS

On a besoin de gens dans le besoin dans le monde car, si tous étaient riches, l’on ne trouverait pas à qui donner pour exercer la belle vertu de générosité.

MERCURE

Vous pourriez trouver aisément les choses perdues et sauriez résoudre les questions dont les hommes doutent afin de les mettre d’accord selon la vérité qui vous serait bien connue.

RHETULUS

Et que diraient les juges, avocats et enquêteurs? Que feraient-ils de tous leurs codes, recueils de lois, pandectes et digestes qui sont choses si honnêtes et utiles?

MERCURE

Quand il y aurait quelqu’un de malade et qu’on vous appellerait, vous n’auriez qu’à mettre une petite pièce de cette pierre philosophale sur le patient et il serait guéri instantanément!

RHETULUS

Et à quoi serviraient les médecins et apothicaires, ainsi que leurs beaux livres de Galien, d’Avicenne, d’Hippocrate, d’Égine et d’autres encore qui leur ont tant coûté? Et puis, par de tels moyens, tout le monde voudrait toujours guérir de toutes les maladies et jamais personne ne voudrait mourir, ce qui serait une chose bien trop déraisonnable!

TRIGABUS

En voilà un qui semble avoir trouvé quelque chose. Regardez comment les autres y accourent tout plein d’envie et se mettent à chercher dans le même lieu!

RHETULUS

Ils font bien de chercher, car ce qui n’est pas trouvé sera trouvé.

MERCURE

Bien entendu. Mais, depuis le temps que vous cherchez, le fait qu’il n’y a pas eu la moindre rumeur que vous ayez fait un quelconque acte digne de la pierre philosophale me fait douter que c’en est ou, si c’en est, qu’elle ait autant de pouvoir que l’on dit. On dirait plutôt que ce ne sont que des paroles et que votre pierre ne sert qu’à faire des comptes.

RHETULUS

Je vous ai déjà présenté plusieurs exemples de ce que j’ai fait par le moyen de ce que j’en ai.

MERCURE

Et puis qu’est-ce donc que cela? Le grand babillage et haut bavardage dont vous êtes le maître en est la cause et non pas votre grain de sable : vous tenez cela seulement de Mercure et non d’autre chose, car, de la même manière qu’il vous a payé de paroles en vous faisant croire que c’était de la pierre philosophale, vous aussi contentez le monde de belle pure parole. Voilà en quoi je pense que vous tenez de Mercure!

TRIGABUS

Je puisse mourir! Si j’étais au Sénat, je vous condamnerais bien tous à la charrue, aux vignes ou aux galères! Pensez-vous qu’il est beau de voir un tas de gros veaux perdre tout le temps de leur vie à chercher de petites pierres comme les enfants? Si au moins cela menait à un profit quelconque, je ne dirais rien, mais ils ne font rien de tout ce qu’ils s’imaginent, qu’ils rêvent et promettent. Par le corbieu! Ils sont plus enfantins que les enfants eux-mêmes, car on peut au moins faire quelque chose avec les enfants et s’en servir d’une quelconque façon. S’ils s’amusent à un jeu, on peut les faire arrêter facilement pour les mettre au travail. Mais ces badins et rêveurs de philosophes, quand ils se sont mis en tête de chercher des grains de sable dans ce théâtre, pensant trouver quelque pièce de leur belle pierre philosophale, on ne peut jamais les sortir de ce sot jeu de barbus et de perpétuelle enfance si bien qu’ils vieillissent et meurent sur leur besogne. Combien en ai-je vu qui devaient faire des merveilles? Oui, certes, des navets. Quels beaux titres, ils en tirent!

RHETULUS

On n’en trouve pas des pièces comme on voudrait, et puis Mercure n’est pas toujours aussi favorable à tous…

MERCURE

C’est bien ce que je pense.

RHETULUS

Or, messieurs, vous ne serez pas fâchés si je prends congé de vous? Car voilà justement monsieur le sénateur Vénulus, avec lequel j’ai promis d’aller souper, qui m’envoie chercher par son serviteur.

MERCURE

À Dieu donc, monsieur!

TRIGABUS

Voilà bien mon type de gens : il sera assis au bout de la table, on lui tranchera de la meilleure viande, il aura le droit de se faire entendre et il se fera entendre par-dessus tous les autres. Et Dieu sait qu’il leur en racontera de belles!

MERCURE

Et tout cela par le moyen de ma pierre philosophale…

TRIGABUS

Et quoi donc? Quand bien même ce ne serait que des repas gratuits qu’ils en tirent, ils te sont grandement redevables, Mercure.

MERCURE

Tu vois à quoi sert mon art… Or il me faut aller transmettre un message secret de la part de mon père Jupiter à une dame qui demeure près du temple d’Apollon. Et puis il me faut aussi aller voir un peu ma petite amie avant que je retourne. À Dieu!

TRIGABUS

Tu ne veux donc pas tenir ta promesse?

MERCURE

De quoi?

TRIGABUS

De m’enseigner les mots qu’il faut dire pour changer ma tête et mon visage en la forme que je voudrai.

MERCURE

Oui, certes, tu fais bien de me le rappeler. Écoute bien dans ton oreille.

TRIGABUS

Comment? Je ne t’entends pas, je ne sais ce que tu dis. Parle plus fort!

MERCURE

Voilà toute la recette, ne l’oublie pas.

TRIGABUS

Qu’a-t-il dit? Par le sambieu! Je ne l’ai pas compris et je crois même qu’il ne m’a rien dit, car je n’ai rien entendu. S’il avait bien voulu m’enseigner cela, j’aurais fait mille nobles actes! Je n’aurais jamais eu peur de manquer de rien, car, quand j’aurais eu besoin d’argent, je n’aurais eu qu’à transformer mon visage en celui de quelqu’un à qui ses trésoriers en doivent et je serais allé le recevoir à sa place. Et pour bien jouir de mes amours et entrer sans danger chez ma petite amie, j’aurais pris souvent la forme et le visage de l’une de ses voisines afin qu’on ne me reconnaisse pas. Et j’aurais fait plusieurs autres bons tours! Ô la bonne façon de me masquer que ça aurait été si Mercure avait bien voulu me dire les mots et qu’il ne m’avait pas abusé!

Or, je reviens maintenant à moi-même et je reconnais que l’homme qui s’attend à avoir quelque chose de ce qui n’est pas est bien fou, et plus malheureux encore celui qui espère quelque chose d’impossible!

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