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Lire le Cymbalum est agréable. Entrevoir, à la portée de chacun. Comprendre : voilà le difficile.

Lucien Febvre

Le Cymbalum mundi (« La Cymbale du monde ») est publié anonymement en français à Paris en 1537, puis à nouveau à Lyon en 1538. En mars 1538, le roi François Ier écrit lui-même une lettre au président du Parlement, Pierre Lizet, exigeant qu’on examine ce livre de dialogues satiriques où il aurait trouvé, semble-t-il, de « grands abus et hérésies ». Il s’agit là de la seule fois de tout son règne (1515-1547) où ce roi, habituellement proche des lettrés et des humanistes, exige qu’on examine ainsi un livre en particulier.

Au mois de juillet 1538, la Sorbonne, bien qu’elle prétende ne pas y avoir trouvé « d’erreurs expresses en matière de foi », déclare ce petit livre « pernicieux » et en ordonne la suppression. Une seule copie de l’édition de Paris – conservée dans un coffre-fort à la Bibliothèque municipale de Versailles – a survécu à la destruction, tandis que deux exemplaires de l’édition lyonnaise de 1538 sont préservés à la Bibliothèque nationale de France et au musée Condé du château de Chantilly.

Même si Jean Morin, le libraire parisien qui a fait imprimer le livre en premier, subira de graves conséquences (il est d’abord condamné à mort, puis à l’exil, tandis que deux de ses associés seront brûlés sur le bûcher pour avoir transigé avec lui), l’auteur anonyme, identifié par la vaste majorité des spécialistes comme étant Bonaventure Des Périers, poète, traducteur et secrétaire de la sœur du roi, Marguerite de Navarre, ne semble pas avoir été inquiété par les autorités jusqu’à sa mort en 1544. D’autres œuvres de cet écrivain contemporain de Rabelais et de Clément Marot – dont un savoureux recueil de nouvelles (Les nouvelles récréations et joyeux devis) – seront publiées après sa mort.

Mais c’est surtout son Cymbalum mundi qui fascine les chercheurs de la Renaissance depuis près de cinq siècles (on lui a même consacré, à Rome en l’an 2000, un colloque tout entier dont les actes font plus de 600 pages!). Constitué d’une lettre et de quatre dialogues satiriques très énigmatiques (incluant un dialogue entre deux chiens), ce livre d’à peine 60 pages a donné lieu à une multitude d’interprétations divergentes. Certains critiques considèrent qu’il s’agit du premier texte véritablement athée publié en France, alors que d’autres y lisent un catholicisme tout à fait orthodoxe ou y voient diverses formes d’évangélisme et de spiritualité plus ou moins libertine. D’autres encore y voient surtout l’inventivité, la poésie et la comédie.

Ce petit chef-d’œuvre de la littérature française de la Renaissance demeure à peu près inconnu du public. Pourtant, peu importe l’interprétation qu’on en fait, le Cymbalum mundi reste très amusant à lire et, surtout, toujours actuel dans le portrait impitoyable qu’il brosse de notre humanité trop humaine. Par sa mise en scène des discussions entre des dieux très humains, des humains pas très divins et des animaux étrangement humains, il provoque le rire et suscite la curiosité, tout en dénonçant notre appétit insatiable pour les curiosités… comme celle-ci.

Publié dans les premières décennies de la révolution de l’imprimerie (un art que l’auteur de la lettre-préface trouve déjà « trop commun »), alors que se met en place la polarisation catholique-protestante à la source des guerres de religion qui ravageront le continent européen pendant plus d’un siècle, ces dialogues nous parlent encore aujourd’hui alors que le règne du livre imprimé comme médium dominant tire à sa fin et que de nouvelles polarisations déchirent nos sociétés numériques. Le Cymbalum mundi attaque la soif de pouvoir de ceux qui s’arrogent le contrôle de la parole (et des textes), il se moque de l’appétit insatiable des hommes pour la gloire et l’argent, il dénonce la « vaine parole de mensonge », la violence des dominants, les mauvais traitements infligés aux animaux, et ce, tout en faisant, entre les lignes, l’éloge de l’amour, de la poésie, de l’amitié, de la nature, de « l’utile silence de vérité » et de la joie de dialoguer, de lire, d’écrire, d’apprendre… Mais il faut faire attention, car si le Cymbalum attaque la curiosité maladive des humains, il peut aussi susciter la curiosité obsessive de ses lecteurs et  lectrices.

La publication numérique à Montréal, au 21e siècle, d’une adaptation en français moderne de ce livre du 16e siècle, imprimé en moyen français à Paris et à Lyon (mais qui serait prétendument issu d’un manuscrit en latin trouvé à Dabas qui transcrit lui-même des conversations orales situées à Athènes!) cherche à traverser les lieux, les médiums et les époques pour donner à la lectrice, au lecteur d’aujourd’hui un accès privilégié à une parole toujours vivante. Des notes liées à certains mots ou expressions offrent des clés et des pistes pour la lecture, des textes d’accompagnement et des sources bibliographiques permettent l’approfondissement, mais le texte se suffit en lui-même et pour lui-même. À près de cinq siècles de distance, ces dialogues s’adressent toujours à nous, à vous au seuil du troisième millénaire alors que, comme l’auteur le dit dans le dialogue des chiens qui conclut le Cymbalum mundi, « on ne sait où l’on se trouve ».

Bonne lecture, bons dialogues. Ne vous gênez pas pour poursuivre la conversation en laissant vos commentaires et suggestions, en vous joignant aux discussions sur la page Facebook du Cymbalum mundi ou en annotant le texte (et les pages d’accompagnement) avec l’extension Hypothes.is.

 

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