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LA CYMBALE DU MONDE

en français,
contenant quatre dialogues poétiques,
fort antiques, joyeux et facétieux

illustration couverture Cymbalum

Probitas laudatur, & alget
(On loue la probité, mais on la néglige.)
1537


LETTRE

Thomas du Clevier à son ami Pierre Tryocan, Salut.

 

Il y a environ huit ans, cher ami, que je t’ai promis de te traduire ce petit traité que je t’avais montré : le Cymbalum mundi, contenant quatre dialogues poétiques, que j’ai trouvé dans une vieille bibliothèque d’un monastère près de la cité de Dabas. J’ai tant eu à faire de mes journées que je me suis acquitté de cette promesse du mieux que j’ai pu.

Si je ne te l’ai pas traduit mot à mot du latin, tu dois comprendre que je l’ai fait exprès afin de suivre, le plus qu’il me serait possible, les façons de parler de notre langue française. Tu t’en rendras facilement compte à la forme des jurons qui s’y trouvent : pour Me Hercule, Per Jovem, Dispeream, Aedepol, Per Styga, Pro Jupiter et autres semblables jurons latins, j’ai mis ceux dont usent nos bons galants, à savoir Morbieu, Sambieu, Je puisse mourir… pour mieux traduire et rendre l’émotion de celui qui parle plutôt que ses paroles originales. Semblablement, j’ai mis vin de Beaune pour vin de Phalerne afin qu’il te fût plus familier et intelligible. J’ai aussi voulu relier Proteus à notre maître Gonin pour mieux te faire comprendre qui est ce Protée. Quant aux chansons que chante Cupidon au troisième dialogue, il y avait des vers lyriques d’amourettes dans le texte original à la place desquels j’ai préféré mettre des chansons de notre temps vu qu’elles seraient aussi à propos que les vers lyriques latins qui, si je les avais traduits, n’auraient pas eu tant de grâce selon moi.

Or, je t’envoie le texte tel qu’il est, à la condition toutefois que tu te retiennes d’en donner une copie à qui que ce soit afin qu’elle ne tombe pas entre les mains de ceux qui se mêlent de l’imprimerie, cet art qui a su apporter plusieurs commodités aux lettres jadis, mais qui – parce qu’il est maintenant trop commun – fait que ce qui est imprimé n’a plus autant de grâce et est moins admiré que s’il était demeuré en sa simple écriture, et ce, même si l’impression paraît nette et bien correcte. Je t’enverrai plusieurs autres bonnes choses si j’apprends que tu n’as pas trouvé celle-ci trop mauvaise.

À Dieu, mon cher ami, que je prie de te tenir en sa grâce et de te donner ce que ton petit cœur désire.


DIALOGUE I

Les personnages : Mercure, Byrphanes, Curtalius, L’Hôtesse.

 

MERCURE

Il est bien vrai qu’il m’a commandé que je lui fasse relier ce livre à neuf, mais je ne sais pas s’il le veut relié avec des planchettes de bois ou de papier. Il ne m’a pas dit s’il le veut couvert de veau ou de velours. Je ne sais pas non plus s’il souhaite que je le fasse dorer et que je fasse changer les fers et les clous selon la mode actuelle. J’ai très peur que le livre ne soit pas relié à son goût. Il me met tant de pression et me donne tant de choses à faire d’un coup que j’en oublie l’une pour l’autre! En plus, Vénus m’a commandé de dire je ne sais plus quoi aux jouvencelles de Chypre au sujet de leur beau teint. Et Junon m’a chargé en passant de lui apporter quelque dorure, collier ou ceinture à la mode, si j’en trouve là-bas. Et je sais bien que Pallas me demandera si les poètes ont fait quelque chose de nouveau. Puis il me faut emmener à Charon 37 âmes de coquins qui sont morts de langueur aujourd’hui dans les rues, 13 qui se sont entretués dans les cabarets, sans compter les 18 au bordel, ainsi que les 8 petits enfants que les vestales ont étouffés et les 5 druides qui se sont laissés mourir de folie et de rage. Quand donc aurai-je réussi à faire toutes ces commissions?

Où relie-t-on le mieux? À Athènes, en Allemagne, à Venise ou à Rome? Il semble que c’est à Athènes. Il vaut mieux que j’y descende. Je passerai par la rue des Orfèvres et la rue des Merciers où je verrai s’il n’y a pas quelque chose pour ma dame Junon. Puis, de là, j’irai chez les libraires chercher quelque chose de nouveau pour Pallas. Or, il importe surtout de m’assurer qu’on ne sache pas de quelle maison je suis, car, si les Athéniens surchargent les choses deux fois ce qu’elles valent aux autres, ils voudraient me les vendre quatre fois le double du prix!

BYRPHANES

Que regardes-tu là mon compagnon?

CURTALIUS

Ce que je regarde? Je vois maintenant ce que j’ai tant de fois trouvé écrit et que je ne pouvais croire.

BYRPHANES

Et que diable est-ce?

CURTALIUS

C’est Mercure, le messager des Dieux que j’ai vu descendre du ciel en terre!

BYRPHANES

Ô quelle rêverie… Il semble que tu as eu là un rêve éveillé. Allons boire, et ne pense plus à de telles vaines illusions.

CURTALIUS

Par le corbieu, il n’y a rien de plus vrai, ce n’est pas une blague : il s’est posé là, et je crois qu’il passera tantôt par ici. Attendons un petit peu. Tiens, le vois-tu là?

BYRPHANES

Il n’en manque plus beaucoup pour que je croie ce que tu me dis vu que je le vois de mes propres yeux. Pardieu, voilà un homme accoutré comme les poètes nous décrivent Mercure. Je ne sais plus comment faire pour ne pas croire que c’est bien lui!

CURTALIUS

Tais-toi. Voyons un peu ce qu’il adviendra. Il vient droit vers nous.

MERCURE

Dieu vous garde, compagnons. Vend-on du bon vin ici? Corbieu, j’ai une grande soif.

CURTALIUS

Monsieur, je pense qu’il n’y a pas de meilleur vin dans tout Athènes.
Et puis, monsieur, quelles sont les nouvelles?

MERCURE

Par mon âme, je n’en connais aucune. Je viens ici pour en apprendre.
Hôtesse! Faites venir du vin s’il vous plaît.

CURTALIUS (à Byrphanes)

Je t’assure que c’est Mercure et personne d’autre. Je le reconnais à son maintien. Et voilà quelque chose qu’il a apporté des cieux. Si nous valons quelque chose, nous découvrirons ce que c’est et le lui déroberons, tu peux me croire!

BYRPHANES

Ce serait pour nous une grande vertu et une gloire de voler non seulement un voleur, mais l’auteur de tous les vols, tel qu’il est!

CURTALIUS

Il laissera son paquet sur ce lit et s’en ira tantôt partout dans l’auberge pour voir s’il ne trouvera rien de laissé à découvert afin de s’en emparer et de le mettre dans sa poche. Pendant ce temps, nous verrons ce qu’il porte là.

BYRPHANES

Tu ne saurais mieux dire!

MERCURE

Le vin est-il arrivé? Compagnons, allons là dans cette pièce y goûter.

CURTALIUS

Nous allions arrêter de boire. Toutefois, monsieur, nous serons contents de vous tenir compagnie et de boire encore avec vous.

MERCURE

Or, messieurs, en attendant que le vin arrive, je vais aller m’amuser un peu. Pendant ce temps, faites rincer des verres et apporter quelque chose à manger.

CURTALIUS (à Byrphanes)

Le vois-tu là, le coquin? Je connais ses façons de faire. Je veux qu’on me pende s’il revient avant d’avoir fouillé tous les recoins de l’auberge et de s’être fait la main de quelque façon que ce soit. Je t’assure bien qu’il ne reviendra pas de sitôt. Voyons pendant ce temps ce qu’il a ici et dérobons-le-lui aussi si nous le pouvons…

BYRPHANES

Dépêchons-nous donc pour qu’il ne nous prenne pas sur le fait.

CURTALIUS

Regarde ici, un livre.

BYRPHANES

Quel livre est-ce?

CURTALIUS (lit le titre en latin)

Ce livre contient :

  • La chronique des choses mémorables accomplies par Jupiter avant même qu’il existe.
  • Le registre des destins, c’est-à-dire le déroulement certain des événements à venir.
  • Le catalogue des héros immortels qui auront une vie éternelle aux côtés de Jupiter.

Vertubieu! Voici un beau livre, mon compagnon. Je crois qu’il ne s’en vend pas de semblable dans tout Athènes!
Sais-tu ce que nous ferons? Nous avons là un livre qui est du même volume et tout aussi grand. Va le chercher, puis mettons-le dans son sac au lieu de celui-ci et refermons le sac comme il était avant. Il ne s’en doutera jamais.

BYRPHANES

Par le corbieu, nous sommes riches : nous trouverons bien un libraire qui nous donnera dix mille écus la copie! C’est le livre de Jupiter que Mercure est venu faire relier, je pense, car il tombe tout en morceaux de vieillesse.
Tiens, voilà ce livre dont tu parlais qui ne vaut guère mieux. Je te jure qu’à les voir, il n’y a pas une grande différence entre l’un et l’autre.

CURTALIUS

Voilà qui va bien. Le paquet est tout pareil comme il était. Il ne s’en apercevra pas.

MERCURE (de retour)

Allons, buvons compagnons! Je viens de visiter le présent logis qui me semble bien beau.

BYRPHANES

Le logis est beau, monsieur, pour ce qu’il contient.

MERCURE

Et puis, que dit-on de nouveau?

CURTALIUS

Nous n’en savons rien, monsieur, à moins d’en apprendre de vous.

MERCURE

Bien, je bois à vous, messieurs.

BYRPHANES

Monsieur, bienvenue à vous. Nous allons vous imiter.

MERCURE

Quel est ce vin?

CURTALIUS

Un vin de Beaune.

MERCURE

Vin de Beaune? Corbieu, Jupiter ne boit pas de meilleur nectar!

BYRPHANES

Le vin est bon, mais il ne faut pas comparer le vin de ce monde au nectar de Jupiter.

MERCURE

Je renybieu, Jupiter n’est point servi de meilleur nectar.

CURTALIUS

Faites bien attention à ce que vous dites, car vous blasphémez grandement. Et je dis que vous n’êtes pas homme de bien si vous voulez soutenir cela, par le sambieu!

MERCURE

Mon ami, ne vous mettez pas tant en colère : j’ai goûté aux deux et je vous dis que celui-ci vaut mieux…

CURTALIUS

Monsieur, je ne me mets point en colère et je n’ai pas non plus bu de nectar comme vous dites avoir fait, mais nous croyons ce qu’il en est écrit et ce que l’on en dit. Vous ne devez point comparer un quelconque vin issu de ce monde au nectar de Jupiter! Vous ne seriez pas soutenu en cette cause.

MERCURE

Je ne sais comment vous le croyez, mais il en est ainsi, comme je vous le dis.

CURTALIUS

Je puisse mourir de mal mort, Monsieur (et pardonnez-moi s’il vous plaît), mais si vous voulez maintenir cette opinion, je vous ferai mettre dans un lieu où vous ne verrez pas vos pieds pendant trois mois tant pour cela que pour quelque chose d’autre que vous ne pensez pas que je sais!

(À Byrphanes : Écoute mon compagnon, il a dérobé je ne sais quoi là-haut dans la chambre, par le corbieu, il n’y a rien de plus vrai!)

Je ne sais qui vous êtes, mais ce n’est pas bien pour vous de tenir de tels propos. Vous pourriez bien vous en repentir, ainsi que d’une autre chose que vous avez faite il n’y a pas longtemps. Sortez d’ici rapidement, par la morbieu, car si je sors avant vous, ce sera à vos dépens! Je vous amènerai des gens de telle nature qu’il vaudrait mieux que vous ayez affaire à tous les diables de l’enfer qu’au moindre d’entre eux…

BYRPHANES

Monsieur, il dit vrai : vous ne devez pas ainsi vilainement blasphémer. Et ne mettez votre confiance en mon compagnon qu’avec précaution. Par le corbieu, il ne vous promet rien qu’il ne fera pas si vous lui échauffez un peu le poil!

MERCURE

C’est pitoyable d’avoir affaire aux hommes. Que le grand diable ait part à l’heure où mon père Jupiter me donna la tâche de trafiquer et de converser avec les humains!

Hôtesse, tenez, payez-vous. Prenez-là ce qu’il vous faut.
Eh bien, êtes-vous contente?

L’HÔTESSE

Oui, monsieur.

MERCURE

Madame, venez que je vous dise un mot à l’oreille, s’il vous plaît. Savez-vous comment s’appellent les deux compagnons qui ont bu avec moi là-bas?

L’HÔTESSE

L’un s’appelle Byrphanes et l’autre, Curtalius.

MERCURE

C’est assez. À Dieu, madame! Mais, pour le plaisir que vous m’avez fait tant de m’avoir donné du si bon vin que de m’avoir dit le nom de ces méchants, je vous promets et assure que votre vie sera allongée de cinquante ans, en bonne santé et joyeuse liberté, bien au-delà de l’institution et de l’ordonnance de mes cousines, les Destinées.

L’HÔTESSE

Vous me promettez des merveilles, monsieur, pour un rien. Mais je ne peux le croire parce que je suis bien sûre que cela ne pourrait jamais advenir. Je crois que vous le voudriez bien, et moi aussi, car je serais bien heureuse de vivre si longuement en cet état que vous me dites. Mais il n’en sera rien pourtant.

MERCURE

C’est ce que vous dites? Ah! Vous en riez et vous vous en moquez? Non, vous ne vivrez vraiment pas tant alors et vous serez toute la durée de votre vie en servitude et malade toutes les lunes jusqu’au sang! Or, je vois bien que la méchanceté des femmes dépassera celle des hommes. Certainement, il n’en sera rien puisque vous n’avez pas voulu me croire. Vous n’aurez jamais d’autre hôte (quelque plaisir que vous lui ayez fait) qui vous paie de si riches promesses!

Voilà de dangereux brigands. Tudieu, je n’ai jamais eu une plus grande peur, car je crois qu’ils m’ont bien vu prendre cette petite image d’argent qui était sur le buffet en haut et que j’ai dérobée pour en faire présent à mon cousin Ganymède qui me donne toujours ce qui reste dans la coupe de Jupiter après qu’il ait pris son nectar. C’était ce dont ils parlaient ensemble. S’ils m’eussent pris une seule fois, j’en aurais été déshonoré, moi et toute ma lignée céleste! Mais si jamais ils me tombent entre les mains, je recommanderai à Charon qu’il les fasse un peu attendre sur le rivage et qu’il ne les fasse pas passer avant trois mille ans. Et je vous jouerai encore un bon tour, messieurs Byrphanes et Curtalius, car, avant de rendre le livre d’immortalité­­  que je vais faire relier  à mon père Jupiter, j’en effacerai vos beaux noms si je les y trouve écrits et celui de votre belle hôtesse qui est si dédaigneuse qu’elle ne veut pas croire ni accepter qu’on lui fasse du bien.

CURTALIUS

Par mon âme, nous lui en avons bien fait croire! C’est ainsi qu’il fallait faire, Byrphanes, afin de le faire quitter la place. C’est Mercure lui-même sans aucun doute.

BYRPHANES

C’est lui, personne d’autre, vraiment! Voilà le plus heureux vol qui fut jamais fait, car nous avons dérobé le prince et patron des voleurs, ce qui est un acte digne de mémoire immortelle et nous avons recouvré un livre dont il n’y a point de semblable au monde!

CURTALIUS

La supercherie est bonne, vu qu’au lieu de son livre, nous lui en avons mis un qui parle de bien d’autres matières… Je ne crains qu’une chose : c’est que si Jupiter le voit et qu’il trouve son livre perdu, il ne foudroie et abîme tout ce pauvre monde ici  qui n’a rien à y voir!  pour la punition de notre forfait. Il ne s’en faudrait pas de beaucoup, car il est assez tempétueux quand il s’y met. Mais je te dirai ce que nous ferons : étant donné que je pense qu’il n’y a rien qui est contenu dans ce livre qui ne se fasse et qu’il n’y a rien qui ne se fasse qui n’y est contenu, nous regarderons si notre vol n’y est pas prédit et pronostiqué, et s’il ne dit pas que nous le rendrons un jour, de manière à ce que nous soyons plus assurés du fait.

BYRPHANES

Si notre vol y est, nous le trouverons en cet endroit dont le titre est Faits et événements de l’année

CURTALIUS

Attention! Cache ce livre, car j’entends Ardelio qui vient et qui voudrait le voir.
Nous le regarderons plus longuement une autre fois tout à loisir.


DIALOGUE II

Les personnages : Trigabus, Mercure, Rhetulus, Cubercus, Drarig.

 

TRIGABUS

Je puisse mourir, Mercure, si tu es autre chose qu’un abuseur, et fusses-tu trois fois fils de Jupiter, je te le dis : tu es un rusé valet! Te souviens-tu du bon tour que tu leur as joué? Tu n’es jamais revenu depuis? Tu les as bien eus, nos rêveurs de philosophes!

MERCURE

Comment donc?

TRIGABUS

Comment? Mais quand tu leur dis que tu avais la pierre philosophale et que tu leur montras cette pierre pour laquelle ils sont encore en grande peine. Ils t’importunèrent tant avec leurs prières que, comme tu ne savais à qui la donner tout entière, tu en vins à la briser et à la mettre en poudre, puis tu la répandis dans l’arène du théâtre où ils étaient en train de se disputer (comme ils en ont l’habitude!) afin que chacun d’entre eux en eût un petit peu. Tu leur dis de bien chercher et que, s’ils réussissaient à récupérer une parcelle, aussi petite fut-elle, de cette pierre, ils feraient des merveilles : transmuteraient les métaux, rompraient les barres des portes ouvertes, guériraient ceux qui ne sont pas malades, interpréteraient le langage des oiseaux, obtiendraient facilement tout ce qu’ils voudraient des dieux… pourvu que ce fût une chose admise qui devait advenir comme la pluie après le beau temps, les fleurs et la vapeur du soleil couchant au printemps, la chaleur et la poussière en été, les fruits en automne, le froid et la boue en hiver, bref qu’ils pourraient faire toute chose et plusieurs autres encore! Vraiment, ils n’ont cessé depuis ce temps de fouiller et de remuer le sable du théâtre où ils s’imaginaient en trouver des pièces. C’est tout un passe-temps que de les voir examiner le sable! On dirait de petits enfants qui jouent à se jeter de la poudre aux yeux.

MERCURE

Eh bien, n’y en a-t-il pas un qui en ait trouvé quelque pièce?

TRIGABUS

Pas un seul de par le diable! Mais il n’y en a pas un qui ne se vante pas d’en avoir une grande quantité, tellement que si tout ce qu’ils en montrent était recueilli ensemble, cette pierre serait dix fois plus grosse que la pierre tout entière!

MERCURE

Il se pourrait bien qu’à la place des pièces de cette pierre philosophale, ils aient choisi du sable dans le sable lui-même. Et il n’y aurait pas beaucoup à faire, car il est bien difficile de distinguer les morceaux de la pierre des grains de sable étant donné qu’il n’y a comme pas de différence.

TRIGABUS

Je ne sais pas, mais j’en ai vu plusieurs affirmer qu’ils en avaient trouvé de la vraie, puis se mettre à douter peu après si c’en était vraiment et, finalement, jeter là toutes les pièces qu’ils en avaient pour se mettre à en chercher d’autres. Puis de nouveau, après en avoir bien ramassé, ils ne pouvaient assurer ni persuader que c’en fut vraiment, tellement que jamais on ne vit un tel jeu, de si plaisants ébats, ni une si noble comédie que celle-ci. Corbieu! Tu nous les as bien mis au travail, nos veaux de philosophes!

MERCURE

N’est-ce pas?

TRIGABUS

Sambieu! Je voudrais que tu eusses vu un peu le divertissement, comment ils se battent entre eux par terre et comment ils s’ôtent des mains l’un de l’autre les miettes de sable qu’ils trouvent, comment ils grimacent quand ils viennent à confronter ce qu’ils en ont trouvé. L’un se vante qu’il en a plus que son compagnon, l’autre lui dit que ce n’est pas de la vraie. L’un veut enseigner aux autres comment il faut faire pour en trouver même s’il n’en peut trouver lui-même. L’autre lui répond qu’il le sait aussi bien et même mieux que lui. L’un dit que, pour en trouver, il faut se vêtir en rouge et vert. L’autre dit qu’il vaudrait mieux être vêtu de jaune et de bleu. L’un est d’avis qu’il ne faut manger que six fois par jour avec une certaine diète. L’autre soutient que coucher avec les femmes n’est pas bon. L’un dit qu’il faut au contraire se faire aller la chandelle, fût-ce en plein jour! L’autre dit le contraire. Ils crient, ils se démènent, ils s’injurient et Dieu sait les procès criminels qui en résultent tellement qu’il n’y a cour, rue, temple, fontaine, four, moulin, place, cabaret, ni bordel qui ne soient plein de leurs paroles, bavardages, disputes, factions et envies! Et il y en a certains d’entre eux qui sont si arrogants et opiniâtres que, étant donné la grande conviction qu’ils ont que le sable choisi par eux est de la vraie pierre philosophale, promettent de rendre raison et de juger de tout : des cieux, des Champs Élysées, du vice, de la vertu, de la vie, de la mort, de la paix, de la guerre, du passé, de l’avenir, de toutes choses et de plusieurs autres encore, tellement qu’il n’y a rien en ce monde sur quoi il ne faut qu’ils tiennent leurs propos, et ce, jusque sur les petits chiens des garces des druides et les poupées de leurs petits enfants. Il est bien vrai qu’il y en a quelques-uns, ai-je entendu dire, qui auraient, estime-t-on, trouvé de vraies pièces de la pierre, mais celles-ci n’ont aucune vertu ni propriété sinon qu’elles en ont transformé des hommes en cigales qui ne font autre chose que de caqueter jusqu’à la mort, d’autres en perroquets injurieux ne comprenant pas ce qu’ils jargonnent et d’autres en ânes propres à porter de grosses charges et capables d’endurer nombre de coups de bâtons. Bref, c’est le plus beau passe-temps et la plus joyeuse risée que de considérer cette façon de faire que jamais l’on ne vit et dont jamais l’on n’entendit parler!

MERCURE

Vraiment?

TRIGABUS

Certainement, par le corbieu! Si tu ne veux pas me croire, viens, je t’emmènerai au théâtre où tu verras ce mystère et en riras tout ton saoul.

MERCURE

Très bien dit, allons-y! Mais j’ai bien peur qu’ils me reconnaissent…

TRIGABUS

Retire ta verge, tes talaires et ton chapeau. Ils ne te reconnaîtront jamais ainsi.

MERCURE

Non, non, je ferai bien mieux : je m’en vais changer mon visage en une autre forme. Regarde-moi bien le visage pour voir ce que je deviendrai.

TRIGABUS

Vertubieu! Qu’est-ce donc? Quel Protée ou Maître Gonin es-tu? Comment as-tu changé ainsi de visage? Alors que tu étais un beau jeune gars, tu t’es fait devenir un vieillard tout gris! Ah! Je comprends maintenant d’où cela vient : c’est par le pouvoir des mots que je t’ai vu marmonner entre tes lèvres pendant ce temps. Mais, par le corbieu, il faut que tu m’en montres la science sinon tu ne seras pas mon ami! Je paierai tout ce que tu voudras. S’il advenait que je sache cela un jour et que je puisse prendre le visage que je voudrais, je ferai tant de choses qu’on parlera de moi! Je ne te laisserai jamais tant que tu ne me l’auras pas enseigné. Je te supplie, Mercure, mon ami, apprends-moi les paroles qu’il faut dire, afin que je tienne ce pouvoir de toi.

MERCURE

Vraiment, je le veux bien parce que tu es un bon compagnon. Je te l’enseignerai avant de te quitter. Allons d’abord aux arènes, puis je te le dirai après.

TRIGABUS

Bien, je me fie à ta parole! Vois-tu celui-là qui se promène si brusquement? Je voudrais que tu l’entendes un peu raisonner : tu ne vis jamais dans ta vie de plus amusant sot de philosophe. Il montre je ne sais quel petit grain de sable et jure, sur ses bons dieux, que c’est de la vraie pierre philosophale et même qu’elle serait venue de son cœur. Tiens, regarde là comment il tourne les yeux dans la tête? N’est-il pas content de sa propre personne? Vois-tu comment il n’estime rien au monde d’aussi valable que lui-même?

MERCURE

En voilà un autre qui n’est pas moins rébarbatif que lui. Approchons-nous un peu pour voir les mines qu’ils feront entre eux et entendre les propos qu’ils tiendront.

TRIGABUS

Bien dit!

RHETULUS

Vous avez beau chercher messieurs, c’est moi qui ai trouvé la fève du gâteau!

CUBERCUS

Mon ami, ne vous glorifiez pas tant. La pierre philosophale est de telle propriété qu’elle perd sa vertu si l’homme se vante trop après qu’il en a trouvé des pièces. Je pense bien que vous en avez, mais acceptez que les autres en cherchent et en aient aussi bien que vous si cela leur est possible. Mercure qui nous l’a donnée ne souhaite point que nous usions de ces reproches entre nous, mais veut que nous nous entraimions les uns les autres comme des frères, car il ne nous a pas mis en quête d’une si noble et divine chose pour semer la discorde, mais plutôt la concorde. Toutefois, à ce que je vois, nous faisons tout le contraire!

RHETULUS

Vous avez beau dire, ce n’est que du sable tout ce que vous autres avez amassé.

DRARIG

Vous mentez par la gorge! En voilà une pièce qui est de la vraie pierre philosophale, meilleure que la vôtre.

RHETULUS

N’as-tu point honte de présenter cela pour de la pierre philosophale? N’es-tu pas capable de voir que ce n’est que du sable? Pfff, pfff! Laisse cela!

DRARIG

Pourquoi me l’as-tu fait échapper? Elle sera perdue! Que je puisse mourir de mal rage : si j’étais homme de guerre ou que j’eus une épée, je te tuerais tout raide sans jamais bouger de la place. Comment sera-t-il possible que je puisse la trouver maintenant? J’avais pris tant de peine à la chercher, et ce méchant, ce maudit abominable, me l’a fait perdre.

RHETULUS

Tu n’as pas perdu grand-chose, ne t’en fais pas.

DRARIG

Grand-chose? Il n’y a pas un trésor en ce monde pour lequel j’aurais voulu l’échanger. Que les Furies vengeresses puissent te tourmenter! Ô traître envieux que tu es, ne pouvais-tu me nuire autrement qu’en me faisant perdre en un moment tous mes labeurs depuis trente ans? Je m’en vengerai, aussi tard fut-il.

CUBERCUS

J’en ai quinze ou seize pièces parmi lesquelles je suis bien assuré qu’il y en a quatre (au moins) qui sont de la plus vraie qu’il soit possible de trouver.

TRIGABUS

Or, messieurs, dites-nous s’il vous plaît ce que vous autres philosophes cherchez si fort tous les jours dans le sable de ce théâtre?

CUBERCUS

Dans quel but le demandez-vous? Ne savez-vous pas que nous cherchons des pièces de la pierre philosophale que Mercure mit en poudre jadis et qu’il répandit en ce lieu?

TRIGABUS

Et pour quoi faire voulez-vous ces pièces?

CUBERCUS

Pourquoi faire, bon dieu!  Pour transformer les métaux, faire tout ce que nous voudrions et obtenir tout ce que nous demanderions aux dieux.

MERCURE

Est-ce bien possible?

CUBERCUS

Si c’est possible? En doutez-vous?

MERCURE

Certainement j’en doute, car vous ­­– qui avez dit auparavant que vous aviez au moins quatre pièces de la vraie pierre – pourriez bien faire avec une seule (si vous ne voulez pas toutes les employer) que votre compagnon puisse facilement récupérer la sienne, celle que l’autre lui a fait perdre, ce dont il est à demi enragé. Quant à moi qui n’ai point d’argent, je vous prierais volontiers que ce fût votre bon plaisir de me convertir en écus les quinze livres de monnaie (pas plus) que j’ai dans ma bourse. Vous n’auriez rien à y perdre : il ne vous en coûterait que votre bon vouloir ou votre parole, du moins si ces pièces que vous avez ont autant d’efficacité que vous le dites.

CUBERCUS

Je vous dirai, monsieur, qu’il ne faut pas le prendre ainsi : vous devez comprendre qu’il n’est plus possible que la pierre ait encore autant de vertu que jadis quand elle venait tout juste d’être brisée par Mercure parce qu’elle s’est toute éventée depuis le temps qu’il l’a répandue partout dans le théâtre. Et j’insisterais sur un point : qu’il n’est jamais nécessaire qu’elle montre sa valeur même s’il s’avérait qu’elle l’a encore, d’autant que Mercure peut lui soustraire et restituer sa vertu comme il lui plaît.

MERCURE

Il n’est jamais nécessaire d’en montrer la valeur, dites-vous? Et pourquoi donc vous cassez-vous la tête, les yeux et les reins à la chercher avec tant d’obstination?

RHETULUS

Non, non, ne dites pas cela, car la pierre est aussi vertueuse et puissante que jamais, et ce, malgré le fait qu’elle soit éventée comme vous dites. Si ce que vous en possédez ne montre quelque vertu par son action et son effet, c’est bien là le signe que ce n’est pas de la vraie! Quant à ce qui me concerne, je vous avertis bien que j’en fais ce que je veux, car non seulement je transmue les métaux comme l’or en plomb (euh… je veux dire le plomb en or), mais aussi, j’utilise son pouvoir de transformation sur les hommes quand en transmuant leurs opinions, bien plus dures que tout métal, je les amène à vivre d’une tout autre façon : à ceux qui n’osaient auparavant même regarder

les vestales, je fais trouver bon maintenant de coucher avec elles; ceux qui avaient l’habitude de s’habiller à la bohémienne, je les fais s’accoutrer à la turque; ceux qui allaient avant à cheval, je les fais trotter à pied; ceux qui avaient coutume de donner, je les contrains à demander; et même que je fais bien mieux, car je fais parler de moi dans toute la Grèce, tellement qu’il y en a plusieurs qui soutiendront jusqu’à la mort envers et contre tous que j’ai de la vraie pierre! Et c’est sans compter plusieurs autres belles choses que je fais par le moyen de ses pièces qui seraient trop longues à raconter ici. Or donc, cher homme, que penses-tu donc maintenant de nos philosophes?

MERCURE

Il me semble qu’ils ne sont guère sages, monsieur, et vous non plus.

RHETULUS

Pour quelle raison?

MERCURE

De tant travailler et débattre afin de trouver et de choisir dans le sable de si petites pièces d’une pierre mise en poudre, et de perdre ainsi leur temps en ce monde sans rien faire d’autre que de chercher ce qu’il n’est pas, semble-t-il, possible de trouver et qui ne s’y trouve peut-être même pas! Et puis n’avez-vous pas dit que c’était Mercure qui l’avait brisée et répandue dans le théâtre?

RHETULUS

C’était Mercure en effet.

MERCURE

Ô pauvres gens! Vous fiez-vous vraiment à Mercure, le grand auteur de tout abus et de toute tromperie? Ne savez-vous pas qu’il n’est que paroles et que, par ses belles raisons et persuasions, il vous ferait prendre des vessies pour des lanternes et des poils d’airain pour des nuées? N’avez-vous pas songé qu’il vous a peut-être donné quelque pierre des champs ou même du sable, puis qu’il vous a fait croire que c’était de la pierre philosophale pour se moquer de vous et se divertir de vos travaux, comme des colères et des débats qu’il vous voit avoir quand vous croyez trouver cette chose qui n’est point?

RHETULUS

Ne dites pas cela, monsieur, car c’était de la pierre philosophale sans doute aucun : on en a trouvé des pièces et on l’a vu à certaines expériences.

MERCURE

Vous le dites, mais j’en doute, car il me semble que, si c’était vrai, vous feriez des choses bien plus merveilleuses étant donné les propriétés que vous dites qu’elle a. Et, surtout, gens de bonne volonté que vous êtes, vous pourriez faire devenir riches tous les pauvres ou, à tout le moins, leur faire obtenir tout ce qui leur est nécessaire, sans qu’ils aient à mendier.

RHETULUS

On a besoin de gens dans le besoin dans le monde! Car, si tous étaient riches, l’on ne trouverait pas à qui donner pour exercer notre belle vertu de générosité.

MERCURE

Vous pourriez trouver aisément les choses perdues et pourriez résoudre les questions sur lesquelles les hommes ne s’entendent pas afin de les mettre d’accord selon la vérité qui vous serait bien connue.

RHETULUS

Et que diraient les juges, avocats et enquêteurs? Que feraient-ils de tous leurs codes, recueils de lois, pandectes et digestes, ces choses si honnêtes et utiles?

MERCURE

Quand il y aurait quelqu’un de malade et qu’on vous appellerait, vous n’auriez qu’à mettre une petite pièce de cette pierre philosophale sur le patient et il serait guéri instantanément!

RHETULUS

Et à quoi serviraient les médecins et apothicaires, ainsi que leurs beaux livres de Galien, d’Avicenne, d’Hippocrate, d’Égine et d’autres encore qui leur ont tant coûté? Et puis, par de tels moyens, tout le monde voudrait toujours guérir de toutes les maladies et jamais personne ne voudrait mourir, ce qui serait une chose bien trop déraisonnable!

TRIGABUS

En voilà un qui semble avoir trouvé quelque chose. Regardez comment les autres y accourent tout pleins d’envie et se mettent à chercher dans le même lieu!

RHETULUS

Ils font bien de chercher, car ce qui n’est pas trouvé sera trouvé.

MERCURE

Certes! Mais, depuis tout le temps que vous cherchez, le fait qu’il n’y ait pas eu la moindre rumeur que vous avez fait un quelconque acte digne de la pierre philosophale me fait douter que c’en est ou, si c’en est, qu’elle ait autant de pouvoir que l’on dit. On croirait plutôt que ce ne sont que paroles et que votre pierre ne sert qu’à faire des comptes…

RHETULUS

Je vous ai déjà présenté plusieurs exemples de ce que j’ai fait par le moyen de ce que j’en ai.

MERCURE

Et puis qu’est-ce donc que cela? Le grand babillage et haut bavardage dont vous êtes le maître en est la cause et non pas votre grain de sable : vous tenez cela seulement de Mercure et non d’autre chose, car, de la même manière qu’il vous a payé de paroles en vous faisant croire que c’était de la pierre philosophale, vous aussi contentez le monde de belle pure parole. Voilà en quoi je pense que vous tenez de Mercure!

TRIGABUS

Je puisse mourir! Si j’étais au Sénat, je vous condamnerais bien tous à la charrue, aux vignes ou aux galères! Pensez-vous qu’il est beau de voir un tas de gros veaux perdre tout le temps de leur vie à chercher de petites pierres comme les enfants? Si au moins cela venait à quelque profit, je ne dirais rien, mais ils ne font rien de tout ce qu’ils s’imaginent, qu’ils rêvent et promettent. Par le corbieu! Ils sont plus enfantins que les enfants eux-mêmes, car on peut au moins faire quelque chose des enfants et s’en servir d’une quelconque façon. S’ils s’amusent à un jeu, on peut les faire arrêter facilement pour les mettre au travail. Mais ces badins et rêveurs de philosophes, quand ils se sont mis en tête de chercher des grains de sable dans ce théâtre, pensant trouver quelque pièce de leur belle pierre philosophale, on ne peut jamais les sortir de ce sot jeu de barbus et de perpétuelle enfance si bien qu’ils vieillissent et meurent sur leur besogne. Combien en ai-je vu qui devaient faire des merveilles? Oui, certes, des navets. Quels beaux titres, ils en tirent!

RHETULUS

On n’en trouve pas des pièces comme on voudrait, et puis Mercure n’est pas toujours aussi favorable à tous…

MERCURE

C’est bien ce que je pense.

RHETULUS

Or, messieurs, vous ne serez pas fâché si je prends congé de vous? Car voilà justement monsieur le sénateur Vénulus, avec lequel j’ai promis d’aller souper, qui m’envoie chercher par son serviteur.

MERCURE

À Dieu donc, monsieur!

TRIGABUS

Voilà bien mon type de gens : il sera assis au bout de la table, on lui tranchera de la meilleure viande, il aura le droit de se faire entendre et se fera entendre par-dessus tous. Et Dieu sait s’il leur en racontera de belles!

MERCURE

Et tout cela par le moyen de ma pierre philosophale…

TRIGABUS

Et quoi donc? Quand bien même ce ne serait que des repas gratuits qu’ils en tirent, ils te sont grandement redevables, Mercure.

MERCURE

Tu vois à quoi sert mon art… Or il me faut aller transmettre un message secret de la part de Jupiter à une dame qui demeure près du temple d’Apollon. Et puis il me faut aussi aller voir un petit peu ma petite amie avant que je retourne. À Dieu!

TRIGABUS

Tu ne veux donc pas tenir ta promesse?

MERCURE

De quoi?

TRIGABUS

De m’enseigner les mots qu’il faut dire pour changer ma tête et mon visage en la forme que je voudrai.

MERCURE

Oui, certes, tu fais bien de me le rappeler. Écoute bien dans ton oreille.

TRIGABUS

Comment? Je ne t’entends pas, je ne sais ce que tu dis. Parle plus fort!

MERCURE

Voilà toute la recette. Ne l’oublie pas.

TRIGABUS

Qu’a-t-il dit? Par le sambieu! Je ne l’ai pas compris et je crois même qu’il ne m’a rien dit, car je n’ai rien entendu. S’il avait bien voulu m’enseigner cela, j’aurais fait mille gentillesses! Je n’aurais jamais eu peur de manquer de rien, car, quand j’aurais eu besoin d’argent, je n’aurais eu qu’à transformer mon visage en celui de quelqu’un à qui ses trésoriers en doivent et je serais allé le recevoir à sa place. Et pour bien jouir de mes amours et entrer sans danger chez ma petite amie, j’aurais pris souvent la forme et le visage de l’une de ses voisines afin qu’on ne me reconnaisse pas. Et j’aurais fait plusieurs autres bons tours! Ô la bonne façon de me masquer que ça aurait été si Mercure avait bien voulu me dire les mots et qu’il ne m’eut pas abusé!

Or, je reviens maintenant à moi-même et je reconnais que l’homme qui s’attend à avoir quelque chose de ce qui n’est pas est bien fou, et plus malheureux encore celui qui espère quelque chose d’impossible!


DIALOGUE III

Les personnages : Mercure, Cupidon, Celia, Phlegon, Statius, Ardelio.

 

MERCURE

Je suis grandement émerveillé encore par sa belle patience : pourtant le crime de Lycaon – pour lequel il fit jadis venir le déluge sur la terre – n’était pas aussi abominable que celui-ci! Je ne sais à quoi il tient qu’il n’ait pas déjà entièrement foudroyé et envoyé à sa perte ce malheureux monde. Dire que ces traîtres d’humains ont non seulement osé conserver son livre (dans lequel se trouve toute la connaissance de l’avenir), mais qu’en plus, comme par injure et moquerie, ils lui en ont envoyé un autre à la place qui raconte tous ses petits passe-temps d’amour et de jeunesse qu’il pensait bien avoir faits en cachette de Junon, des autres dieux et de tous les hommes! Comme la fois où il se fit taureau pour ravir Europe, quand il se déguisa en cygne pour séduire Léda, quand il prit la forme d’Amphitryon pour coucher avec Alcmène, quand il se transmua en pluie d’or pour jouir de Danaé, quand il se transforma en Diane, en berger, en feu, en aigle, en serpent et plusieurs autres petites folies qu’il n’appartenait pas aux hommes de connaître et encore moins d’écrire! Imaginez, si Junon trouve un jour ce livre et qu’elle en vient à lire tous ces beaux faits, quelle fête elle lui fera! Je suis ébahi qu’il ne m’ait pas jeté du haut jusqu’en bas comme il le fit jadis de Vulcain qui est devenu boiteux – et qui le restera toute sa vie! – à la suite du coup qu’il a subi. Je me serais rompu le cou, car je n’avais pas mes talaires aux pieds pour voler et m’empêcher de tomber. Il est vrai que ça a été en partie ma faute, car je devais bien prendre soin de son livre – de par Dieu! – avant de l’emporter chez le relieur. Mais qu’aurais-je pu y faire? C’était la veille des Bacchanales, il faisait presque nuit, et toutes ces commissions que j’avais encore à faire me troublaient si fort l’entendement que je ne savais pas ce que je faisais. D’autre part, je me fiais bien au relieur, car il me semblait un homme bon, ne serait-ce que pour les bons livres qu’il relie et manie tous les jours. J’ai été le voir depuis : il m’a juré, en faisant de grands serments, qu’il m’avait rendu le même livre que je lui avais donné : je suis donc bien assuré qu’il ne m’a pas été substitué alors qu’il l’avait en main. Où est-ce que je fus ce jour-là? Il me faut y songer. Ces méchants avec lesquels je bus en l’hostellerie du Charbon blanc ne me l’auraient-ils pas dérobé et mis celui-ci à sa place? Cela pourrait bien être, car je me suis absenté assez longtemps pendant qu’on était allé tirer le vin. Mais –  par mon serment! – je ne sais pourquoi ce vieux radoteur de Jupiter n’a pas honte. Ne pouvait-il pas avoir vu auparavant dans ce livre – par lequel il connaissait toutes choses – ce qu’il allait advenir de ce même livre? Je crois que sa lumière l’a ébloui, car il fallait bien que cet incident y soit prédit, aussi bien que tous les autres… ou encore que le livre fût faux. Or, s’il se met en colère, tant pis pour lui, je ne saurais pas quoi y faire.

Que m’a-t-il donné ici encore comme mémo?

« De par Jupiter, celui qui tonne du haut du ciel, qu’un cri public soit fait par tous les carrefours d’Athènes et, s’il est besoin, aux quatre coins du monde, pour savoir si personne n’a trouvé un livre intitulé Ce livre contient la chronique des choses mémorables accomplies par Jupiter avant même qu’il existe; le registre des destins, c’est-à-dire le déroulement certain des événements à venir; le catalogue des héros immortels qui auront une vie éternelle aux côtés de Jupiter. S’il y a quelqu’un qui a eu quelque nouvelle de ce livre, qui appartient à Jupiter, qu’il le rende à Mercure qu’il trouvera tous les jours à L’Académie ou sur la grande place. En reconnaissance de ses efforts, le premier souhait qu’il fera sera exaucé. Mais s’il ne le rend pas en moins de huit jours après le cri public, Jupiter a décidé d’aller dans les douze maisons du ciel où il pourra deviner qui a le livre aussi bien que les astrologues le pourraient. Il faudra donc que celui qui l’a le rende, non sans subir de grandes confusion et punition de sa personne. »

Et qu’est ceci?

« Mémoire à Mercure de donner à Cléopâtre, de la part de Junon, la recette qui est dans ce papier plié pour faire des enfants et en accoucher avec une aussi grande joie que quand on les conçoit. Puis apporter ceci… »

Pfff, certes, « apporter »! Je le ferai plus tard, attendez-vous-y…

« (…) Premièrement, un perroquet qui sait chanter toute L’Iliade d’Homère; un corbeau qui peut parler et sermonner à tout propos; une pie qui connaît tous les préceptes de la philosophie; un singe qui joue aux quilles; une guenon pour lui tenir son miroir le matin quand elle s’habille; un miroir d’acier de Venise parmi les plus grands qu’il pourra trouver; de la fourrure de civette; de la céruse pour se maquiller; douze douzaines de lunettes; des gants parfumés; le collier de pierreries qui a fait faire les Cent nouvelles nouvelles; L’art d’aimer d’Ovide; et six paires de béquilles en ébène. »

Je ne pourrai jamais remonter aux cieux si je fais tout cela! Et voilà son mémo et sa liste déchirés en pièces… Elle ira se chercher un autre valet que moi, par le corbieu! Comment me serait-il possible d’apporter toutes ses marchandises là-haut? Ces femmes veulent qu’on leur fasse mille services comme si l’on dépendait d’elles. Mais au diable celle qui dit « Tiens, voilà pour avoir un feutre de chapeau. »

Et puis qu’est ceci encore?

« Mémoire à Mercure de dire à Cupidon, de la part de sa mère Vénus (Ah! C’est vous Vénus? Vous serez obéie sans faute!) Que, le plus tôt qu’il pourra, il aille tromper et abuser les vestales (qui se croient si sages et prudentes) pour leur démontrer un petit peu leur malheureuse folie et témérité. Et que, pour ce faire, il s’adresse à Somnus qui lui prêtera volontiers de ses garçons avec lesquels il ira de nuit visiter ces vestales pour leur faire goûter et trouver bon, pendant qu’elles dorment, ce qu’elles ne cessent de dénoncer quand elles sont éveillées. Et qu’il écoute bien les propos de regrets et de repentance que chacune tiendra quand elle sera seule, afin de lui en donner des nouvelles détaillées et le plus tôt qu’il lui sera possible.

Aussi : dire à ces dames qu’elles n’oublient pas leurs cache-nez quand elles iront en ville, car ils sont bien utiles pour rire et se moquer de plusieurs choses que l’on voit sans que le monde s’en aperçoive.

Aussi : avertir ces jeunes filles qu’elles n’oublient pas d’arroser leurs violettes pendant la soirée quand il fera sécheresse et qu’elles n’aillent pas se coucher de si bonne heure avant d’avoir reçu et donné le bonsoir à leurs amis. Et qu’elles prennent bien garde de ne pas se coiffer sans miroir, qu’elles apprennent et récitent souvent toutes les nouvelles chansons, qu’elles soient gracieuses, courtoises et aimables avec leurs amants, qu’elles aient plusieurs « OUI » dans les yeux et autant de « NON » à la bouche, que surtout elles se fassent bien prier ou, à tout le moins, qu’elles n’en viennent pas trop tôt à déclarer leur volonté, mais qu’elle la dissimule le plus qu’elles le pourront, car c’est là l’essentiel : la parole fait le jeu! »

Bien! Je n’y manquerai pas… si je trouve Cupidon.

Quoi? Encore d’autres commissions? Ah! C’est de ma dame Minerve : je reconnais bien son écriture. Je ne voudrais certainement pas lui faire défaut de peur de perdre mon immortalité.

« Mémoire à Mercure de dire aux poètes, de la part de Minerve, qu’ils s’abstiennent d’écrire les uns contre les autres, sinon elle les désavouera, car elle n’aime ni n’approuve aucunement ces façons. Et qu’ils ne s’amusent pas tant à la vaine parole de mensonge, mais qu’ils prennent garde plutôt à l’utile silence de vérité. Et que, s’ils veulent écrire d’amour, ce soit le plus honnêtement, chastement et divinement qu’il leur sera possible, à son propre exemple.

De plus : vérifier si le poète Pindare n’a rien mis de nouveau en lumière et retrouver tout ce qu’il aura fait. Apporter tout ce qu’il pourra trouver des peintres Apelle, Zeuxis, Parrhasios et d’autres de ce temps, et ce, même en matière de broderie, de tapisserie et de patrons d’ouvrages de couture. Et avertir toute la compagnie des neuf Muses qu’elles se méfient d’un tas de gens qui leur font la cour en faisant semblant de les servir et de les aimer, mais seulement pour quelque temps afin d’obtenir la célébrité et une renommée de poète pour que, par ce moyen (comme de toutes les autres choses dont ils savent faire usage), ils puissent avoir accès – pour ses richesses – à Plutus qui a lui-même si souvent méprisé et abandonné les Muses qui devraient être plus sages dorénavant. »

Vraiment, ma dame Minerve, je le ferai par amour pour vous!

Qui est celui qui vole là? Pardieu, je gage que c’est Cupidon!

Cupidon?

CUPIDON

Qui est-ce là? Eh! bonjour Mercure, est-ce bien toi? Et puis, quelles nouvelles? Que se dit-il de bon là-haut dans votre cour céleste?  Jupiter n’est-il plus amoureux?

MERCURE

Amoureux? De par le diable! Il ne pense qu’au présent, mais la mémoire et le souvenir de ses amours passées lui donnent maintenant de fâcheux ennuis…

CUPIDON

Comment donc?

MERCURE

Parce que ces paillards d’humains en ont fait un livre que, par mésaventure, je lui ai apporté au lieu du sien, celui qu’il regardait toujours quand il voulait commander le temps qu’il allait faire! J’étais allé le faire relier, mais il m’a été volé et substitué. Je m’en vais justement faire crier au son des trompettes que si quelqu’un l’a qu’il le rende. J’ai cru que Jupiter allait me manger!

CUPIDON

Il me semble que j’ai entendu parler d’un livre, le plus merveilleux que jamais l’on ne vit, que possèdent deux compagnons qui (à ce qu’on dit) l’utilisent pour dire la bonne aventure à tout un chacun. Ils savent aussi bien deviner ce qui est à venir que Tirésias ou l’oracle du chêne de Dodone ne le firent jamais. Plusieurs astrologues se querellent pour l’avoir ou en obtenir une copie, car ils disent qu’ils rendraient alors leurs éphémérides, pronostications et almanachs beaucoup plus sûrs et vrais. En plus, ces brigands promettent aux gens de les inscrire au livre d’immortalité en échange d’une certaine somme d’argent.

MERCURE

Vraiment? Par le corbieu, c’est bien ce livre et nul autre! Il y a un danger qu’ils y inscrivent des usuriers, des rongeurs de pauvres gens, des bougres, des voleurs et qu’ils en effacent des gens de bien parce que ces derniers n’ont rien à leur donner. Et où pourrais-je les trouver?

CUPIDON

Je ne saurais te le dire, car je ne suis pas curieux de ces matières-là. Je ne pense à rien d’autre qu’à mes petits jeux, menus plaisirs et joyeux ébats; à entretenir ces jeunes dames; à jouer à la cachette au sein de leurs petits cœurs où je pique et laisse souvent mes flèches légères; à voltiger dans leurs cerveaux; à chatouiller leurs tendre moelle et délicates entrailles; à me montrer et à me promener dans leurs yeux rieurs, ainsi que dans leurs belles petites plaisanteries; à baiser et à sucer leurs lèvres vermeilles; à me laisser couler entre leurs durs tétins; et puis, de là, à m’en aller dans la vallée de jouissance où se situe la fontaine de Jouvence dans laquelle je joue, me rafraîchis et me divertis y faisant mon heureux séjour.

MERCURE

Ta mère m’a donné ici une note pour t’avertir de quelque chose. Tiens, tu la liras quand tu en auras le loisir et tu en accompliras le contenu, car je suis très pressé. Adieu!

CUPIDON

Tout doux, tout doux, mon beau seigneur Mercure.

MERCURE

Vertubieu! Tu vas m’arracher mes talaires! Laisse-moi aller, Cupidon, je t’en prie! Je n’ai pas une aussi grande envie de jouer que toi.

CUPIDON

Pourtant que je suis jeunette, ami n’en prenez émoi

Je ferais mieux la chosette qu’une plus vieille que moi.

MERCURE

Ah! Que tu as du bon temps! Tu ne te soucies pas s’il doit pleuvoir ou neiger, comme le fait notre Jupiter qui a perdu le livre qui lui permettait de le prédire.

CUPIDON

Toujours les amoureux auront bon jour

Toujours et en tout temps, les amoureux auront bon temps.

MERCURE

Vraiment, vraiment, nous en sommes bien.

CUPIDON

Il y a ma damoiselle

Il y a je ne sais quoi…

Qui est cette belle jeune fille que je vois là-bas dans un verger toute seule? N’est-elle pas encore amoureuse? Il faut que je la voie en face. Non, elle n’aime pas… et pourtant je sais bien que son ami se languit d’amour pour elle. Ah! Vous aimerez, belle dame sans pitié, avant que vous ayez marché trois pas.

CELIA

Ô ingrate et ignorante que je suis! En quelle peine est-il maintenant à cause de son amour pour moi? Or, je reconnais maintenant (mais c’est bien trop tard!) que la puissance de l’amour est merveilleusement grande et que l’on ne peut éviter sa vengeance. N’ai-je pas grandement tort d’ainsi mépriser et éconduire celui qui m’aime tant, voire plus que lui-même? Veux-je toujours être aussi insensible qu’une statue de marbre? Vivrai-je toujours ainsi, seulette? Hélas, il n’en tient qu’à moi : ce n’est que ma faute… et ma folle opinion! Ah! petits oisillons que vous me chantez et me montrez ma bien ma leçon! Que la nature est bonne mère de m’enseigner, par vos chants et petits jeux, que les créatures ne peuvent se passer de leurs semblables. Or, je vous ferais volontiers une requête : c’est que vous ne m’importuniez plus avec vos petites jacasseries, car je comprends trop bien ce que vous voulez dire. Et que vous ne me laissiez plus voir le spectacle de vos rassemblements amoureux, car cela ne peut me réjouir, mais me fait plutôt juger que je suis la plus malheureuse créature qui soit en ce monde. Hélas! Quand reviendra-t-il, mon ami? J’ai bien peur d’avoir été si farouche à son endroit qu’il ne reviendra plus. Il le fera s’il m’a autant aimé et m’aime encore, comme je l’aime maintenant. Je suis impatiente de le voir : si jamais il revient, je serai plus gracieuse à son égard, je lui ferai un bien plus doux accueil et lui accorderai un meilleur traitement que je n’ai fait auparavant!

CUPIDON

Va, va de par Dieu, dit la fillette / puis que remède n’y puis mettre.

Or, elle est bien la bonne dame : elle n’a que ce qu’elle mérite!

MERCURE

N’est-ce pas pitoyable? Que je vienne sur terre ou que je retourne aux cieux, toujours le monde et les dieux me demandent si j’ai ou si je sais quelque chose de nouveau. Il faudrait qu’il y ait une mer de nouvelles pour leur en pêcher de fraîches tous les jours! Je vous annonce que, afin que le monde ait de quoi créer de nouvelles nouvelles et que je puisse en apporter là-haut, je m’en vais faire tout de suite que ce cheval là-bas parlera à son palefrenier, qui est monté sur lui, pour voir ce qu’il dira. Ce sera quelque chose de nouveau à tout le moins! Gargabanado Phorbantas Sarmotoragos…Ô qu’ai-je fait? J’ai presque proféré tout haut les paroles qu’il faut dire pour faire parler les bêtes. Je suis bien fou quand j’y pense. Si j’avais tout dit la formule et qu’il y avait eu quelqu’un ici qui m’avait entendu, il aurait pu en apprendre le secret!

PHLEGON, LE CHEVAL

Il y eut un temps où les bêtes parlaient mais, si la parole ne nous avait pas plus été ôtée qu’à vous, vous ne nous trouveriez pas si bêtes que vous le faites.

STATIUS

Qu’est-ce à dire, ceci? Par la vertubieu, mon cheval parle!

PHLEGON

Oui, certes, je parle! Et pourquoi pas? Parce qu’à vous seuls la parole est demeurée et parce que nous, pauvres bêtes, n’avons pas de compréhension entre nous et ne pouvons rien dire, vous les hommes savez bien vous approprier toute puissance sur nous. Et non seulement vous dites de nous tout ce qu’il vous plaît, mais aussi vous montez sur nous, vous nous éperonnez, vous nous battez. Il faut que nous vous portions, que nous vous vêtissions, que nous vous nourrissions. Et vous nous vendez, vous nous tuez, vous nous mangez. D’où cela vient-il? C’est parce que nous ne parlons pas! Si nous savions parler et dire nos raisons, vous êtes assez humains (ou devriez l’être!) qu’après nous avoir entendus, vous nous traiteriez autrement, je pense.

STATIUS

Par la morbieu, jamais on n’entendit parler d’une chose si étrange que celle-ci! Bonnes gens, je vous prie, venez entendre cette merveille, autrement vous ne le croiriez pas. Par le sambieu, mon cheval parle!

ARDELIO

Qu’y a-t-il là pour que tant de gens accourent et s’assemblent en un troupeau? Il me faut voir ce que c’est.

STATIUS

Ardelio, tu ne sais pas? Par le corbieu, mon cheval parle!

ARDELIO

Tu dis? Voilà une grande merveille! Et que dit-il?

STATIUS

Je ne sais pas, car je suis si étonné d’entendre sortir des paroles d’une telle bouche que je ne comprends pas ce qu’il dit.

ARDELIO

Mets pied à terre, et écoutons-le raisonner un peu. Retirez-vous, messieurs, s’il vous plaît, faites de la place, vous verrez aussi bien de loin que de près.

STATIUS

Or donc, que veux-tu dire, belle bête, par tes paroles?

PHLEGON

Gens de bien, puisqu’il a plu au bon Mercure de m’avoir restitué la parole et que vous, au milieu de vos affaires, prenez tant de loisir pour bien vouloir entendre la cause du pauvre animal que je suis, vous devez savoir que celui-ci, mon palefrenier, me fait subir toutes les rudesses qu’il peut. Non seulement il me bat, il m’éperonne, il me laisse mourir de faim, mais…

STATIUS

Je te laisse mourir de faim?

PHLEGON

Certainement, tu me laisses mourir de faim.

STATIUS

Par la morbieu, vous mentez et, si vous voulez le soutenir, je vous couperai la gorge!

ARDELIO

Vous ne ferez pas cela! Seriez-vous assez hardi pour tuer un cheval qui sait parler? Il ferait le présent le plus exquis que jamais l’on ne vit pour le roi Ptolémée. Et je vous avertis bien que tout le trésor de Crésus ne pourrait le payer. Pour cela, réfléchissez bien à ce que vous ferez et ne le touchez pas, si vous êtes sage!

STATIUS

Pourquoi dit-il donc ce qui n’est pas vrai?

PHLEGON

Ne te souviens-tu pas de la fois, dernièrement, où on t’avait donné de l’argent pour les dépenses des quatre chevaux que nous sommes? Et que tu avais fait tes comptes ainsi : « Vous avez beaucoup de foin et de paille, faites bonne chère. Vous n’aurez que ce peu d’avoine le jour : le reste sera pour aller banqueter avec mon amie! »

STATIUS

Il eut mieux valu pour toi que tu n’eusses jamais parlé, ne t’inquiète pas!

PHLEGON

Et, encore, cela ne me dérange pas tant. Mais, quand je rencontre une jument au mois où nous sommes en amour (ce qui ne nous arrive qu’une fois l’an), il n’accepte pas que je la monte et, pourtant, je le laisse bien monter sur moi plusieurs fois par jour! Vous, les hommes, voulez un droit pour vous et un autre pour vos voisins. Vous êtes bien contents d’avoir tous vos plaisirs naturels, mais vous ne voulez pas laisser les autres les prendre et particulièrement nous, les pauvres bêtes. Combien de fois t’ai-je vu amener des garces dans l’étable pour coucher avec toi? Combien de fois m’a-t-il fallu être témoin de ton beau comportement? Je n’oserais pas réclamer que tu me laisses ainsi emmener des juments dans l’étable pour moi mais, quand nous allons aux champs, tu pourrais bien me laisser le faire pendant la saison, un petit coup à tout le moins! Il y a six ans qu’il me chevauche et il ne m’a pas encore laissé le faire moi-même une seule fois!

ARDELIO

Par Dieu, tu as raison, mon ami! Tu es le plus gentil cheval et la plus noble bête que jamais je ne vis. Regarde là, j’ai une jument qui est à ton commandement. Je te la prêterai volontiers parce que tu es un bon compagnon et que tu le vaux. Tu en feras ton plaisir. Et, pour ma part, je serais très satisfait et joyeux si je pouvais avoir de ta semence, quand bien même ce ne serait déjà que pour dire : « Voilà, c’est de la race du cheval qui parlait. »

STATIUS

Par la corbieu, je vous en empêcherai bien puisque vous avez fait l’erreur de tant vous avancer sur vos projets.

Hue, Hue! Allons, choisissez de trotter hardiment, vous. Et ne faites point la bête, si vous êtes sage… et si vous ne souhaitez pas que je vous fasse bien avancer avec ce bâton.

ARDELIO

Adieu, adieu compagnon. Te voilà bien penaud de ce que ton cheval t’ait si bien parlé.

STATIUS

Par la vertubieu, je le harnacherai bien si je peux être à l’étable, quelque parleur qu’il soit!

ARDELIO

Or, jamais je n’aurais cru qu’un cheval eut parlé, si je ne l’avais vu et entendu. Voilà un cheval qui vaut cent millions d’écus… cent millions d’écus? On ne saurait trop l’estimer! Je m’en vais raconter cette histoire à maître Cerdonius qui ne l’oubliera pas dans ses annales.

MERCURE

Voilà déjà quelque chose de nouveau pour le moins! Je suis bien content qu’il y ait eu une bonne compagnie de gens, Dieu merci, qui ont vu et entendu l’affaire. La rumeur en sera tantôt dans toute la ville. Quelqu’un la mettra par écrit et, par aventure, y ajoutera du sien pour enrichir le conte. Je suis sûr que j’en trouverai bientôt une copie à vendre chez ces libraires. En attendant que viennent d’autres nouvelles, je m’en vais faire mes commissions et, surtout, chercher la trompette de la ville pour faire crier s’il n’y a personne qui a trouvé ce diable de livre.


 

DIALOGUE IV

Les personnages : deux chiens, Hylactor et Pamphagus.

 

HYLACTOR

S’il plaisait au dieu Anubis que je puisse trouver un chien qui sut parler, comprendre et tenir des propos comme je le fais que je serais content! Car je ne veux pas m’avancer à parler sans que ce soit avec mon semblable. Pourtant, je suis bien assuré que si je voulais dire la moindre parole devant les hommes, je serais le plus heureux chien qui jamais ne fut. Je ne connais ni prince ni roi en ce monde qui serait digne de m’avoir, vu l’estime dans lequel on me tiendrait. Si j’en avais seulement dit autant que je viens d’en dire, en quelque compagnie de gens que ce soit, le bruit en serait déjà rendu jusqu’aux Indes! Et on dirait partout : « Il y a en tel lieu un chien qui parle ». On viendrait de tous les recoins du monde et l’on donnerait de l’argent pour me voir et m’entendre parler là où je serais. Plus encore : ceux qui m’auraient vu et entendu gagneraient souvent leur pain à raconter ma manière d’être et mes propos aux étrangers et dans les pays lointains. Je ne pense pas que l’on ait vu chose plus merveilleuse, plus exquise, ni plus délectable!

Mais je me garderai bien toutefois de dire quoi que ce soit devant les hommes tant que je n’aurai pas trouvé d’abord un autre chien qui parle comme moi, car il n’est pas possible qu’il n’y en ait pas quelque autre dans le monde. Je sais bien qu’il ne pourrait m’échapper un tout petit mot sans que, tout de suite, ils accourent tous vers moi pour en entendre davantage. Et peut-être que, pour cette raison, ils voudraient m’adorer en Grèce comme on l’a fait pour Anubis en Égypte, tant les humains sont curieux de nouveauté! Or, je n’ai encore rien dit et je ne dirai rien parmi les hommes avant que j’aie trouvé quelque chien qui m’ait parlé. Toutefois, c’est une grande peine que de se taire particulièrement pour ceux qui, comme moi, ont beaucoup de choses à dire!

Mais voici ce que je fais quand je me retrouve seul et que je vois que personne ne peut m’entendre : je me prends à dire, à part moi, tout ce que j’ai sur le cœur et vide ainsi mon flux de ventre, euh… je veux dire de langue, sans que le monde en soit abreuvé. Et bien souvent, en allant par les rues à l’heure où tout le monde est couché, j’appelle – pour passer le temps agréablement! – quelque voisin par son nom et lui fait sortir la tête par la fenêtre et crier pendant une heure « Qui est là? ». Après qu’il ait beaucoup crié et que personne ne lui a répondu, il se met en colère et, moi, je ris! Et quand de bons compagnons de chiens s’assemblent pour aller battre le pavé, j’y vais volontiers afin de parler librement parmi à eux pour voir si je n’en trouverai pas un qui comprenne et parle comme moi, car cela me serait une grande consolation et la chose que je désire le plus en ce monde. Or quand nous jouons ensemble et que nous nous mordons l’un l’autre, je leur dis toujours quelque chose en l’oreille, les appelant par leurs noms et surnoms, en leur demandant s’ils ne parlent pas, chose qui les étonne autant que si des cornes leur poussaient! Car, voyant cela, ils ne savent que penser : si je suis homme déguisé en chien ou un chien qui parle. Et afin que je dise toujours quelque chose et que je ne demeure pas sans parler, je me prends à crier « Au meurtre, bonnes gens, au meurtre! ». À ce moment-là, tous les voisins se réveillent et se mettent aux fenêtres. Mais quand ils voient que ce n’est que moquerie, ils s’en retournent se coucher. Cela fait, je passe en une autre rue et crie autant que je peux : « Au voleur, au voleur! Les boutiques sont ouvertes! ». Pendant qu’ils se lèvent, je m’en vais plus loin et, quand je passe un coin de rue, je commence à crier : « Au feu, au feu! Le feu est en votre maison! ». Aussitôt, vous les verriez tous jaillir sur la place, les uns en chemises, les autres tous nus, les femmes tout échevelées, criant : « Où est-ce? Où est-ce? ». Et quand ils ont beaucoup sué et qu’ils ont bien cherché et regardé partout, ils trouvent à la fin que ce n’est rien et s’en retournent achever leur besogne et dormir sûrement. Puis quand j’ai bien fait toutes les folies de mes nuits attiques jusqu’au chapitre Au sujet des parleurs futiles et importuns, pour mieux passer le reste de mes fantaisies, je me transporte au parc de nos ouailles afin d’y faire le loup dans la paille; ou je m’en vais déraciner quelque arbre mal planté; ou brouiller et mêler les filets de ces pêcheurs; ou mettre des os et des pierres au lieu du trésor que Pygargus, l’usurier, a caché dans son champ; ou je vais pisser dans les pots du potier et chier dans ses beaux vases. Et si, par aventure, je rencontre la garde, j’en mords trois ou quatre pour mon plaisir, puis je m’enfuis aussi vite que je peux en criant « Qui pourra me prendre me prenne! ». Mais, quoi qu’il en soit, je suis bien contrarié de ne pas trouver quelque compagnon qui sache aussi parler. Toutefois, j’ai bon espoir d’en trouver un… à moins qu’il n’y en ait pas un seul autre au monde.

Voilà Gargilius qui s’en va à la chasse avec tous ses chiens. Je m’en vais m’ébattre avec eux afin de voir s’il n’y en a pas un dans la compagnie qui parle.

« Dieu vous garde, les compagnons! Dieu te garde, épagneul, mon ami! Dieu te garde, mon compagnon lévrier! »

Oui, certes, ils sont tous muets. Au diable le mot qu’on saurait tirer d’eux! N’est-ce pas pitié? Puisque c’est ainsi et que je ne peux en trouver un seul qui puisse me répondre, je voudrais connaître quelque poison ou herbe qui me ferait perdre la parole et me rendrait aussi muet qu’ils le sont! Je serais bien plus heureux que de languir ainsi du misérable désir que j’ai de parler et de ne pouvoir trouver, pour ce faire, des oreilles commodes telles que je les désire.

« Et toi, compagnon, ne saurais-tu rien dire? »

Parlez à des bêtes…

« Dis, eh! mâtin, ne parles-tu point? »

PAMPHAGUS

Qui appelles-tu mâtin? Mâtin, toi-même!

HYLACTOR

Eh! Mon compagnon, mon ami, pardonne-moi s’il te plaît, et approche-toi de moi, je te prie. Tu es celui que j’ai le plus désiré et cherché en ce monde!

Et voilà un saut pour l’amour de Diane qui m’a rendu si heureux en cette chasse où j’ai trouvé ce que je cherchais. En voilà encore un autre pour toi, gentil Anubis! Et celui-là pour Cerbère, gardien des enfers!

Dis-moi ton nom, s’il te plaît.

PAMPHAGUS

Pamphagus.

HYLACTOR

Est-ce toi, Pamphagus, mon cousin, mon ami? Tu connais donc bien Hylactor.

PAMPHAGUS

Certainement, je connais bien Hylactor! Où est-il?

HYLACTOR

C’est moi!

PAMPHAGUS

Tu dis vrai? Pardonne-moi, Hylactor, mon ami : je ne pouvais te reconnaître, car tu as une oreille coupée et je ne sais quelle cicatrice au front que tu n’avais pas auparavant. D’où cela t’est-il venu?

HYLACTOR

Ne cherche pas à en savoir plus, je t’en prie : la chose ne vaudrait pas d’être racontée. Parlons d’autres matières. Où as-tu été et qu’as-tu fait depuis que nous perdîmes notre bon maître, Actéon?

PAMPHAGUS

Ah! Le grand malheur. Tu me renouvelles mes douleurs. Ô! Que je perdis beaucoup en sa mort, Hylactor, mon ami, car je faisais alors bonne chère, tandis que je meurs de faim maintenant.

HYLACTOR

Par mon serment! Nous avions du bon temps quand j’y pense. C’était un homme de bien, Actéon, et un vrai gentilhomme, car il aimait bien les chiens. On n’aurait pas osé frapper le moindre d’entre nous quoi qu’il eût fait. Et, avec cela, que nous étions bien traités! Tout ce que nous pouvions prendre, que ce fut dans la cuisine, au garde-manger ou ailleurs, était nôtre, sans que personne ne fût assez hardi pour nous battre ou nous toucher, car il l’avait ainsi ordonné pour nous nourrir plus libéralement.

PAMPHAGUS

Hélas, c’est bien vrai. Le maître que je sers maintenant n’est pas ainsi (loin de là!), car il ne tient pas compte de nous. Et ses gens non plus ne nous donnent rien à manger la plupart du temps. Et toutes les fois qu’on nous trouve dans la cuisine, on crie contre nous, on nous énerve, on nous menace, on nous chasse, on nous bat tellement que nous sommes plus meurtris et déchirés de coups que de vieux coquins.

HYLACTOR

Voilà ce que c’est, Pamphagus mon ami, il faut prendre patience. Le meilleur remède que je connaisse pour les douleurs présentes, c’est d’oublier les joies passées dans l’espoir de mieux avoir dans l’avenir. De même, à l’inverse, le souvenir des maux passés sans plus de crainte de ceux-ci (ou de pire) fait trouver les biens présents bien meilleurs et beaucoup plus doux.

Or, sais-tu ce que nous ferons, Pamphagus, mon cousin? Laissons les autres chiens courir le lièvre et écartons-nous, toi et moi, pour discuter un peu plus à loisir.

PAMPHAGUS

J’en serais bien content, mais il ne nous faut pas y rester trop longtemps.

HYLACTOR

Aussi peu que tu voudras. Peut-être que nous ne nous reverrons pas avant longtemps. Je serais bien heureux de te dire plusieurs choses et d’en entendre aussi de toi.

Nous voici. Ils ne sauraient nous voir dans ce petit bocage. Et puis leur gibier ne viendra pas par là.

Maintenant, je te demanderais volontiers si tu ne sais pas la raison pour laquelle toi et moi parlons, alors que tous les autres chiens sont muets! Car je n’en trouvai jamais un seul qui sut me dire quoi que ce soit à part toi et j’en ai beaucoup vu en mon temps!

PAMPHAGUS

N’en sais-tu rien? Je vais te le dire. Te souviens-tu bien quand nos compagnons, Mélanchétès, Thérodamas et Oresitrophus sautèrent sur Actéon, leur bon maître – et le nôtre! – que Diane venait tout juste de transformer en cerf, puis que nous accourûmes et lui donnèrent tant de coups de dents qu’il mourut sur place? Tu dois bien le savoir, comme je l’ai vu dans je ne sais quel livre qui est dans notre maison.

HYLACTOR

Comment? Tu sais donc lire? Où as-tu appris cela?

PAMPHAGUS

Je te le dirai après, mais écoute ceci en premier. Tu dois comprendre que, pendant que chacun de nous s’efforçait de mordre Actéon, je lui mordis par hasard la langue qu’il tirait hors de sa bouche, si bien que j’en emportai un bon morceau que j’avalai. Or, le conte dit que cela fut la cause de ma capacité à parler. Il n’y a rien de plus vrai, car Diane le voulait aussi. Mais, parce que je n’ai pas encore parlé devant les hommes, on croit que ce n’est qu’une fable. Toutefois, on cherche toujours à trouver les chiens qui mangèrent la langue d’Actéon transformé en cerf, car le livre dit qu’il y en eut deux. Et je suis l’un d’eux.

HYLACTOR

Corbieu! Je suis donc l’autre, car j’ai le souvenir d’avoir mangé un bon morceau de sa langue. Mais je n’aurais jamais pensé que la parole m’était venue à cause de cela!

PAMPHAGUS

Je t’assure Hylactor, mon ami, qu’il en est ainsi que je te le dis, car je l’ai vu en écrit.

HYLACTOR

Tu es bien chanceux de t’y connaître ainsi en livres dans lesquels l’on voit tant de bonnes choses. Que c’est un beau passe-temps! Je voudrais que Diane m’eût fait la grâce d’en savoir autant que toi.

PAMPHAGUS

Et je voudrais bien ne pas en savoir autant, car à quoi cela sert-il à un chien de lire (et de parler aussi)? Un chien ne doit savoir autre chose que d’aboyer aux étrangers, de servir de garde à la maison, de flatter les domestiques, d’aller à la chasse, de courir le lièvre et le prendre, de ronger les os, de lécher la vaisselle et de suivre son maître.

HYLACTOR

C’est vrai, mais il est tout de même bon de savoir davantage de choses, car on ne sait où l’on se trouve.

Mais comment? Tu n’as donc pas encore donné à entendre aux gens que tu sais parler?

PAMPHAGUS

Non.

HYLACTOR

Et pourquoi?

PAMPHAGUS

Parce que cela ne m’importe pas. J’aime mieux me taire.

HYLACTOR

Pourtant, si tu voulais bien dire quelque chose devant les hommes, tu sais bien que les gens de la ville non seulement iraient t’écouter, s’émerveillant et prenant plaisir à t’entendre, mais aussi ceux de tout le pays des environs, voire de tous les coins du monde viendraient à toi pour te voir et t’écouter parler. N’accordes-tu aucune valeur à l’idée de voir autour de toi dix millions d’oreilles qui t’écoutent et autant d’yeux qui te regardent en face?

PAMPHAGUS

Je sais bien tout cela. Mais quel autre profit m’en viendrait? Je n’aime pas la gloire de causer, je te le dis, car cela me serait aussi une souffrance : il n’y aurait un coquin si petit à qui il ne me faudrait tenir des propos et rendre raison. On me garderait dans une chambre, je le sais bien. On me frotterait, on me peignerait, on m’accoutrerait, on m’adorerait, on me dorerait, on me dorloterait. Bref, je suis bien assuré que l’on voudrait me faire vivre autrement que le naturel d’un chien ne le requiert. Mais…

HYLACTOR

Eh! bien, ne serais-tu pas content de vivre un peu à la façon des hommes?

PAMPHAGUS

À la façon des hommes?  Je te jure par les trois têtes de Cerbère que j’aime mieux être toujours ce que je suis que de ressembler davantage aux hommes en leur misérable façon de vivre, ne serait-ce que pour l’excès de paroles dont il me faudrait faire usage avec eux!

HYLACTOR

Je ne suis pas de ton opinion. Il est vrai que je n’ai pas encore parlé devant eux, mais, si je n’avais pas eu la fantaisie de trouver d’abord quelque compagnon qui sut parler comme nous, je n’aurais pas mis tant de temps à leur dire quelque chose, car j’en vivrais mieux, plus honorablement… et magnifiquement. Ma parole serait préférée à celle de tous les hommes quoi que je dise car, aussitôt que j’ouvrirais la bouche pour parler, l’on ferait silence pour m’écouter. Ne sais-je pas bien comment sont les hommes? Ils sont vite ennuyés par les choses présentes, accoutumées, familières et certaines. Et ils aiment toujours mieux les choses absentes, nouvelles, étrangères et impossibles. Et ils sont si sottement curieux qu’il ne faudrait qu’une petite plume qui s’élevât de terre le moins du monde pour les amuser tous tant qu’ils sont.

PAMPHAGUS

Il n’y a rien de si vrai que les hommes se lassent de s’entendre parler les uns les autres et voudraient bien entendre quelque chose qui vient d’ailleurs que d’eux-mêmes. Mais considère aussi qu’à la longue, ils s’ennuieraient aussi de t’entendre causer. Un cadeau n’est jamais si beau ni si plaisant qu’à l’heure où on le présente avec de belles paroles qui le font trouver bon. On n’a jamais autant de plaisir avec Lycisca que la première fois qu’on la prend. Un collier n’est jamais si neuf que le premier jour qu’on le met. Car le temps fait vieillir toutes choses et leur fait perdre la grâce de la nouveauté. Aurait-on beaucoup entendu parler les chiens, on voudrait entendre parler les chats, les bœufs, les chèvres, les brebis, les ânes, les porcs, les puces, les oiseaux, les poissons et tous les autres animaux! Et puis qu’aurait-on de plus quand tout serait dit? Si tu y penses bien, il vaut mieux que tu aies encore à parler plutôt que d’avoir déjà tout dit.

HYLACTOR

Or, je ne pourrais plus m’en retenir longtemps.

PAMPHAGUS

Je m’en rapporte à toi : on t’aura en fort grande admiration pour un temps, on te prisera beaucoup. Tu mangeras de bons morceaux, tu seras bien servi de tout, sauf qu’on ne te demandera pas « duquel voulez-vous? », car tu ne bois point de vin, selon ce que je crois. Pour le reste, tu auras tout ce que tu demanderas, mais tu ne seras pas en telle liberté que tu désirerais car, bien souvent, il te faudra parler à l’heure où tu voudrais dormir et prendre ton repos. Et puis je ne sais pas si, à la fin, on ne sera pas ennuyé par toi.

Or, il est temps de nous retirer auprès de nos gens. Allons les rejoindre, mais il faut faire semblant d’avoir bien couru et travaillé, et d’être hors d’haleine.

HYLACTOR

Qu’est-ce que je vois là sur le chemin?

PAMPHAGUS

C’est un paquet de lettres que quelqu’un a laissé tomber…

HYLACTOR

Je t’en prie, déplie-le et regarde voir ce que c’est puisque tu sais bien lire.

PAMPHAGUS

« Aux Antipodes supérieurs, … »

HYLACTOR

« Aux Antipodes supérieurs »?  Je crois qu’il y aura là quelque chose de nouveau.

PAMPHAGUS

« Les Antipodes inférieurs, aux Antipodes supérieurs… »

HYLACTOR

Mon Dieu, que ces lettres viennent de loin!

PAMPHAGUS

« Messieurs les Antipodes, par le désir que nous ayons de converser humainement avec vous, à telle fin d’apprendre de vos bonnes façons de vivre et de vous communiquer des nôtres, et suivant le conseil des astres, nous avions fait passer quelques-uns de nos gens par le centre de la Terre pour aller auprès de vous. Mais, vous étant aperçus de cela, vous leur avez bouché le trou de votre côté, de sorte qu’il faut qu’ils demeurent dans les entrailles de la Terre. Or, nous vous prions que votre bon plaisir soit de leur donner le passage, autrement nous vous en ferons sortir par tant de côtés et en si grande abondance que vous ne saurez auquel courir, tellement que, ce que l’on vous prie de faire par grâce et amour, vous serez contraints de le souffrir par la force à votre grande honte et confusion! 

À Dieu soyez,

Vos bons amis, les Antipodes inférieurs »

Voilà bien des nouvelles!

HYLACTOR

Ce sont monts et merveilles!

PAMPHAGUS

Écoute, on m’appelle. Il me faut m’en aller. Nous lirons le reste des lettres une autre fois.

HYLACTOR

Mais où est-ce que tu les mettras? Cache-les là dans quelque trou de cette pyramide et couvre-les d’une pierre, on ne les trouvera jamais. Et puis aujourd’hui à une quelconque heure si nous en avons le loisir ou demain, qui est le jour des Saturnales, nous viendrons achever de les lire, car j’espère qu’il y aura là quelques bonnes nouvelles. Et je veux aussi t’apprendre plusieurs belles fables que j’ai entendues raconter autrefois comme la fable de Prométhée, la fable du grand Hercule de Libye, la fable du jugement de Pâris, la fable de Saphon, la fable d’Érus qui revécut et la chanson de Ricochet, si par hasard tu ne la connais pas.

PAMPHAGUS

Tu te moques de moi? J’ai été bercé de telles matières!

Hâtons-nous, je te prie. Et taisons-nous pour que nos gens, qui sont ici, tout près, ne nous entendent pas parler.

HYLACTOR

Je ne parlerai donc pas aujourd’hui? Oui, je le ferai, par Diane, si je puis être en notre maison, car je ne pourrais plus m’en retenir. Adieu donc!

PAMPHAGUS

Et n’oublie pas de bien ouvrir la bouche et de tirer la langue, afin d’avoir l’air d’avoir bien couru.

Ce folâtre de Hylactor ne pourra se retenir de parler afin que le monde parle aussi de lui! Il lui suffira de dire peu de paroles pour assembler bientôt beaucoup de gens autour de lui, et le bruit en courra aussitôt de par toute la ville, tant les hommes sont curieux et discutent volontiers des choses nouvelles et étrangères.

 

Fin du présent livre intitulé Cymbalum
mundi
, en français, imprimé nouvellement à
Paris pour Jean Morin Libraire
demeurant audit lieu en la rue
Saint-Jacques, à l’enseigne
du Croissant.
1537

fin-du-livre-Cymbalum-Mundi

Albrecht Dürer - Saint Eustache.
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